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Envoi n°396. Victor Segalen ”THIBET I.”
THIBET
I.
Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant ;
Dorée au midi ; matrone rousse
Des soirs ; vierge lourde au matin quand son rêve se fend
En deux univers comme une gousse !
La voici maîtresse incrustée en cet inexorable affront,
Solitaire, pénétrante et nue ;
Dans mes cuisses et dans mon cœur et à ma gorge et à mon front
Jusqu’aux creux des sources inconnues,
Jusqu’aux replis invisités ; jusqu’en la moelle de mes reins,
Vampire elle me jouit et m’habite.
Soit-elle abondante et repue, -- ô baume en mes vases murhins,
Soit-elle hébergée et bénédite
Jusqu’à défaillir et mourir, pour Celui plus grand qui la suit,
(non point le repos, non pas la nuit, moins encor
le sommeil toujours le même en sa trop quiétude)
Mais pour son vainqueur des lassitudes,
Dieu fier, dieu dur, parèdre mâle et le plus noble des amants :
Fatigue, pour le surpassement.
Victor SEGALEN THIBET (Fragments) in « Victor Segalen par lui-même », par Jean-Louis Bédouin. P. 190. Poètes d'aujourd'hui. Seghers.1983.
*Revue FRICHES n°129 : à l’occasion du centenaire de la mort du poète Victor Segalen (1878-1919), par Mireille Privat : Victor Segalen en perspectives. Introduction à l’œuvre poétique. pp. 27-35.
*Victor Segalen dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°40 « Conseils au bon voyageur » ; envoi n°41 « De la sandale et du bâton ». http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
03.07.2019 | Lien permanent
Envoi n°40. Victor Segalen. Conseils au bons voyageur.
CONSEILS AU BON VOYAGEUR
Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.
Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d'une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,
Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve Diversité.
Victor Segalen (1978-1919) Stèles au bord du chemin. STELES (1912-1914). in Victor Segalen par lui-même, par Jean-Louis Bédouin. Poètes d'Aujourd'hui. Seghers.1983.
14.12.2011 | Lien permanent
Envoi n°41. Victor Segalen. ”De la sandale et du bâton...”
12
DE LA SANDALE ET DU BÂTON, je ne dirai rien qui n'ait été senti autrefois, –
mais que l'on oublie et qui tombe. Ces apanages obligatoires du marcheur ont perdu leur utilité concrète et sont devenus des symboles ; – des ex-voto du réel accrochés en les cryptes d'un imaginaire désuet. – Ils font partie des accessoires du langage. Ils ne vivent plus. Ils n'ont pas la vigueur élastique, allante... Ils appellent derrière eux les fourgons attelés des mots voyageurs et errants : des chemineaux, des pèlerins, des mendiants et des ermites... Ces mots ne sont plus que des défroques, ou des objets familiers seulement à la vieillesse qui, si peu noble, est souvent si sale et si pauvre. Je voudrais leur rendre un peu de leur jeunesse élastique d'autrefois, un peu de leur en-allée ailée ; – car mieux que des ailes au talon de Mercure *, la Sandale rend souple et légère la cheville, et le Bâton divise allègrement le poids.
(…)
La Sandale est, pour la plante du pied et tout le poids du corps, l'auxiliaire que le Bâton fait à la paume et au balancé des reins. C'est la seule chaussure du marcheur en terrain libre. C'est le résumé de la chaussure: l'interposé entre le sol de la terre et le corps pesant et vibrant. – Symbolique autant que le Bâton, elle est plus sensuelle que lui ; moins ascétique. Mesureuse de l'espace, comme un «pied» mis bout à bout de lui-même; – grâce à elle, le pied ne souffre pas, et pourtant fait l'expertise délicate du terrain. Grâce à elle, à l'encontre de toute autre chaussure, le pied s'épand et s'étire, et divise bien ses orteils. Le gros travaille séparément, les autres s'écarquillent en éventail. Le talon suit plus légèrement la cheville. On pressent que le terrain va glisser, on résiste. On sait d'avance, juste le temps d'un bond sur le côté, que la roche roule, on résiste...
Nouer et dénouer le cordon des sandales est un geste qu'il faut faire avec soin. Le serrage est un geste délicat ; il faut avoir les doigts justes pour ne pas en dix foulées se blesser ou perdre sa chaussure... Et la plus véritable des sandales est celle-ci : une semelle de paille épaisse, bien feutrée par-dessous, avec la liette large qui passe de l'anse du gros orteil, resserre et tend le réseau sur le dos du pied.
Suspendre ses sandales n'est point un geste que l'on fasse ici. Comme tout en Chine d'aujourd'hui, la matière en est précaire et s'use avant deux ou trois étapes... Et d'ailleurs, pour donner attention à cet objet, il faut faire partie du peuple marchand du Sseu-tch'ouan, mieux encore du peuple porteur, des millions d'hommes de bât dans la même province. L'homme riche ignore la sandale et méprise la marche. L'homme riche, bourgeoisement, s'en va-t-en chaise. Mais le coolie, comprimé sous une charge sur le dos qui dépasse deux cents livres, en pays de montagnes et d'escaliers perpétuels, en étapes qui font plus de deux semaines à six lieues effroyables par jour, le coolie tient plus à ses sandales qu'à ses pieds ou aux tumeurs de sa nuque. Des voyageurs se sont extasiés sur le fait – qu'ils n'ont jamais vu – de porteurs tombés sous le fardeau, sur la route, mourant là. – Je n'ai jamais vu de cadavres de la sorte. Mais toute cette altière et hautaine route de l'abord de la Chine occidentale vers le Tibet est mosaïquée de semelles écrasées, de sandales mortes, dans la boue, le froid ou le soleil, – Et rien n'est plus lamentable que ces pas immobiles, pourrissant là.
Mais, que, passant, on se sent allégé de les bien sentir à ses deux pieds !
C'est le contact ; la sensation tactile ; la prise de possession du terrain, répétée. Chaque pas est marqué de chaque foulée du visage dans un air à chaque instant souffleté de nouveau par ma face...
Exprimant ceci que j'ai senti, je note avec attention le plus étonnant : de me trouver, au soir de ce jour, parti d'un point éloigné de dix lieues, arrivé ici, où j'écris, par le seul balancé de mes deux pieds sensibles.
Victor Segalen Équipée (1929) in Victor Segalen par lui-même, par Jean-Louis Bédouin
Poètes d'aujourd'hui. Seghers.1983.
* Mercure / Hermès, le messager des dieux, porte des sandales ailées.
21.12.2011 | Lien permanent
Envoi n°397. Victor Segalen ”Hommage à Paul Gauguin (1919).”
Hommage à Gauguin (1919) III
L’homme maori ne peut pas s’oublier quand on l’a vu, ni la femme cesser d’être aimée quand on l’aime. Paul Gauguin sut aimer là-bas, et voir plus puissamment que tout être avec deux gros yeux ronds, ces vivants ambrés et nus qu’il ne faut point, pour les peindre, comparer à aucune autre espèce humaine. Qu’ils soient bien considérés en eux-mêmes : beaux athlètes aux muscles heureux, harmonieux dans un repos dynamique, avec des jointures de lignes plus souples que nerveuses, un visage au nez bien assis, nettement cerné par l’appuyé du pinceau ; des yeux…des yeux maoris, proches l’un de l’autre pour augmenter la portée du regard ; des yeux à fleur de visage, à fleur de la surface peinte dont ils respectent le plan imaginaire, -- mais prêts à fouiller les taillis ou la profondeur, ou bien à happer l’autre regard qui se confie, -- des lèvres bleu de sang, pleines de chair ; -- un port auquel un fardeau ne fait peur, mais qui marche en dansant de plaisir à porter son poids seul. Beaux nageurs à travers l’étendue ; plongeurs de la mer liquide ou navigateurs des étangs verticaux sur les toiles gonflées par le regard ; -- musiciens des jours de fêtes ; -- grand veneurs aux menées de l’amour, et, dans la nuit assoupie, beaux dormeurs, sachant inclure comme un dieu le sommeil en leurs membres, soufflant leur haleine comme un rite.
La femme possède avant toute autre la qualité de l’homme jeune : un bel élancé adolescent qu’elle maintient jusqu’au bord de la vieillesse. Et les divers dons animaux sont incarnés en elle avec grâce. Ses membres ne sont pas faits des segments que balancent autour de nous les corps de nos âmes dites sœurs. De l’épaule au bout des doigts, la Maorie dessine, mouvante ou courbée, une ligne continue. Le volume du bras est très élégamment fuselé. La hanche est discrète et naturellement androgyne. Les hanches ne s’affichent point comme une raison sociale de reproduction, la raison d’être de la femme. La Maorie n’est point parent au « petit mammifère » de Laforgue, se dandinant, joyeux de se voir « délesté des kilos de ses couches ». Assez rare chez elle, la maternité est mieux portée. La cuisse est ronde mais non point grasse ; le genou, mince et droit, « regarde bien en face », note Gauguin. Toute la jambe est un autre fuseau mouvant ; ou, immobiles, deux puissantes colonnes. Le pied, grand, élastique sur une sandale vivante, sait poser avec grâce. Des cheveux opaques, odorants, à peine ondulés, rejoignent et recouvrent les reins qui pourtant seraient vus sans impudeur. Ils sont nets, dessinés pour progresser, rythmer le plaisir ou la danse. « Epaules vastes et reins étroits », disait Gauguin, voilà ce qui distingue la femme maorie « d’entre toutes les femmes ». (…)
Victor SEGALEN Hommage à Gauguin (1919) in « Victor Segalen par lui-même », par Jean-Louis Bédouin, pp.93-94. Poètes d'aujourd'hui. Seghers.1983.
*Victor Segalen dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°40 « Conseils au bon voyageur » ; envoi n°41 « De la sandale et du bâton » ; envoi n°397 « Thibet ».
http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
*Revue FRICHES n°129 : à l’occasion du centenaire de la mort du poète Victor Segalen (1878-1919), par Mireille Privat : Victor Segalen en perspectives. Introduction à l’œuvre poétique. pp. 27-35.
10.07.2019 | Lien permanent
Troisième anniversaire de ”Vous prendrez bien un petit poème ?”
Bashô (1643-1694),
Gustave Roud,Béatrice Douvre,
Raymond Queneau,Georges Bonnet, Henri Heurtebise,
Erika Burkart, Saint-John Perse, Gilles Baudry,
Yongjue Yanxian (1578-1657), Geneviève Peigné, Joan-Maria Petit,
Victor Segalen, Odile Caradec, Jules Supervielle,
Gaston Puel,
François Cheng, Josette Ségura, Pierre-Albert Jourdan,
Marina Tsvétaeva,Ossip Mandelstam, Else Lasker-Schüler,
Yongjue Yanxian (1578-1657), Thomas Vinau, Laurent Deheppe,
Emily Dickinson, Jean Malrieu, Frank Castagné, Arthur Rimbaud,
Sapphô, Monique Saint-Julia, Henri Michaux, Tsoui-hao,
Gilles Lades, Francis Ponge,Claire Garnier-Tardieu,
Béatrice Bonhomme-Villani,Shusai (1874-1940,Jean-Claude Xuereb,
Le 20 janvier 2011, «Vous prendrez bien un petit poème ? » prenait son envol avec l’envoi n°1. Ce 20 janvier 2014, à l'approche de l'envoi n°141, «Vous prendrez bien un petit poème ? », adresse à ses lecteurs ce salut souriant en hommage aux poètes. |
Bernadette Engel-Roux, Thierry Metz,
Pierre Dhainaut, Jean-François Mathé, Tozan (807-869),
Joë Bousquet,
Philippe Jaccottet, Hölderlin, Paul de Roux,
Didier Jourdren, Chushi Fanqi ( 1296-1370), Janine Modlinger,
Issa (1763-1827), Marie-Claire Bancquart, Yvon Le Men,
Anne Perrier,Shanci Tongji (1608-1645), Jean Pichet,
Omar Khayyam,
Judith Chavanne,,Jean Joubert,René Char, Georges Perros,
Jean-Damien Roumieu, Gérard Bocholier, Joso (1661-1704),
Max Alhau, Charles-Ferdinand Ramuz, Wujian Xiandu (1265-1334)
Chantal Dupuy-Dunier, Gil Jouanard, Jean-Yves Masson,
Bernard Mazo,Shiki (1866-1902), Jean-Marc Sourdillon,
Bernard René Grasset, Andrée Chedid, Beijian Jujian (1164-1246)
Anthologie en ligne http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/ |
20.01.2014 | Lien permanent
ANNIVERSAIRE 2017. ”Vous prendrez bien un poème ?” a six ans !
Françoise Ascal . Jean-Marie Petit. Antoine Maine. Ferrucio Brugnaro. Jean-Marie Alfroy. Morgan Riet. Dominique Zinenberg. Jean-Pierre Lemaire.Henri Michaux. Marcelle Kasprowicz. Jean-Baptiste Pedini. Colette Elissalde. Jean-Louis Clarac. Evelyne Vijaya. Gustave Roud. Rainer Maria Rilke. Béatrice Marchal. Henry Bauchau. Anne Certain. Georges Cathalo. WANG WEI. Jean Joubert. Andrée Chedid. Christian Bobin. Ghislaine Lejard. Li Po. Jean-François Mathé. Jia Dao. Pierre Dhainaut. Anne Perrier. Henri Heurtebise. Isabelle Raviolo. René Char. Pierre Peuchmaurd. Claude Esteban. Jean Pichet. Liliane Wouters. Jean Malrieu. Judith Chavanne. Frédéric-Jacques Temple. Umberto Saba.
«Vous prendrez bien un (petit) poème ? » a six ans !
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Louis-René Des Forêts. Danièle Corre. Pablo Neruda. Odile Caradec. Abdellatif LaÂbi. Wujian Xiandu Gaston Puel. Jean-Pierre Thuillat. ISSA. Emile Vitta. Josette Ségura. Jorge Luis Borgès. ANON. Beijian Jujian. Jean Chatard. Georges-Emmanuel Clancier. Valérie Rouzeau. Thierry Metz. Gil Jouanard. Chantal Dupuy-Dunier. Victor Segalen. Didier Jourdren. Max Alhau. SAPPHÔ. Jules Supervielle. Edouard Glissant. Jacques Tornay. Colette Nys-Mazure. René de Obaldia. Claude Cailleau. Jean-Claude Pirotte. Marie-Claire Bancquart. Julien Gracq. Jacques Vandenschrick. Michel Cosem. Yvon Le Men. Noël Ruet. Jan Skacel. Monique Saint-Julia. Tomas Tranströmer. Bernard René Grasset. Gilles Baudry. Jean-Yves Masson. Laurent Deheppe. Geneviève Peigné. Raymond Queneau. Georges Bonnet. SAIGYO. Claire Garnier-Tardieu. Philippe Jaccottet. Joë Bousquet. Else Lasker-Schüler. Thomas Vinau. Jean Malrieu. Emily Dickinson. Gérard Bocholier. Jean-Marc Sourdillon. BASHÔ. Charles-Ferdinand Ramuz.
«Vous prendrez bien un (petit) poème ? » a six ans !
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François Cheng. Marina Tsetaïéva. Paul de Roux. Jacques Darras. Vahé Godel. Bernadette Engel-Roux. Frank Castagné. Béatrice Bonhomme. Tsoui-hao. Francis Ponge. Jean-Claude Xuereb. Johann Christian Friedrich Hölderlin. Mina Lobata. Yves Bonnefoy. Janine Modlinger. Alain Freixe. Claude Margat. Jules Laforgue. béatrice dOUVRE. Georges Perros. Ziad Medhouk. Max de Carvalho. Omar Khayyam. Hélène Cadou. Ossip Mandelstam. Erika Burkart. Pierre-Albert Jourdan. Maximine. Gilles Lades.
