30.01.2013
Envoi n°95. Gustave Roud "Le repos du cavalier"
LE REPOS DU CAVALIER
Étoile
à Georges Nicole.
Il neige de l'autre côté du monde.
Sur les forêts, sur les labours, sur les marches du perron, sur l'étoile au-dessus du seuil, ces cinq rayons là-haut derrière la vitre d'angle, rouille et or. Le Temps neige de l'autre côté du monde, effaçant toutes ces choses qui sont à lui, comme s'il se niait lentement lui-même : et nous regardons choir cette neige silencieuse, seuls dans la salle basse avec un papillon mort.
« Il s'est trompé, redit Rose ; je l'ai trouvé hier qui se débattait dans ce rideau, contre la fenêtre. Un papillon d'été ! Tout est gelé dehors et il n'y a plus de fleurs ici, pas une seule. J'ai essayé de le nourrir. (Elle tire de l'ombre un grand disque pâle, une assiette où poisse encore une mince flaque de miel.) Voyez, il n'a pas su s'y prendre, il a fallu le repêcher du doigt. Je l'ai posé près de la vitre... Ce matin, il ne bougeait plus. Pourtant, ces ailes, on dirait qu'il va s'envoler : ce brun, ce velours noir, le bleu, le rouge ! Mais tout est bien fini. »
Non, Rose. C'est là-bas seulement, de l'autre côté du monde, que les choses finissent ou recommencent. La sourde bataille d'anges a cessé pour un instant dans le ciel ; une des fenêtres découpe à nouveau tout un pan du paysage à l'agonie, comme une page blême où le néant vient cerner les derniers signes et les étouffe : des pieux sur la rive du chemin, le toit d'une maison perdue, les collines au bas de l'horizon. Un instant, puis tout s'est défait, tout s'abîme au gouffre du Rien, tandis que neige une cendre grise qui est encore de la vraie neige, ou déjà la cendre du soir.
Pour nous il n'y a plus de soir, plus de matin, Rose, plus d'heure, plus de temps. Tu soulèves et reposes un disque sombre qui chatoie sous la lumière éternelle comme un grand soleil noir. Des voix montent, sans âge, plus faibles que les grappes de cloches des traîneaux d'hiver derrière les vitres usées ; c'est de l'autre côté du monde que vient leur chant :
étoile des neiges
mon cœur amoureux
s'est pris au piège
– mais le piège de notre cœur, c'est cette salle close où tu avances dans le feu blanc des fenêtres et ce froissement des grandes ombres, à ta nuque, à tes poignets nouées comme les écharpes des danseuses. Toujours plus lente, et tes gestes pris peu à peu dans la glu d'une étrange torpeur, immobile enfin, tellement perdue que ma voix ne peut plus t'atteindre.
(…)
Gustave Roud Le repos du cavalier (1958) in Gustave Roud par Philippe Jaccottet Présentation et anthologie. Éditions Seghers. Poètes d'aujourd'hui.2002.
00:14 | Lien permanent | Françoise

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