06.02.2013
Envoi n°96. Gustave Roud "Bouvreuil"
Bouvreuil
Le pied n'est pas sûr dans les sentiers du matin, aux prairies de décembre. Un gel mince a pailleté la terre des ornières ; ce registre miroitant des passages de la veille, chars, chevaux, laboureurs, redevient boue au premier choc. On trébuche, avec des battements de bras si secs qu'ils suscitent, hors de chaque arbre, de chaque haie, un orage d'oiseaux vite apaisé. Et resurgi tout crispé de sa longue nuit de bise et de ciel nu, le pays lui aussi cède au choc du regard, retrouve cette paix d'après l'accomplissement, cette douceur un peu lasse par où il glisse avec lenteur vers le repos. D'herbe en herbe le givre redevient rosée ; au-delà des touffes d'aulnes et de frênes, un vent de nulle part joue avec les fumées villageoises et, tout au bord du ciel, les montagnes dessinées à la neige flottent sur un banc de brume bleue si fragile et si triste que le cœur n'ose plus.
Le moulin dort près de l'écluse ouverte. Quel silence dans ce lieu où tout au long d'octobre et de novembre bout l'énorme bruit de l'eau précipitée, quand la batteuse des froments, de l'aube au soir, élève sa plainte ! La nappe d'eau morte épouse sans bruit son lit de roche ; sa croûte de creuse glace gît au sable de la rive : un chaos de blêmes éclats sous les roseaux et les ramures. L'hiver (c'est son jeu coutumier) essaie d'ensevelir le site dans une sournoise absence temporelle et, pour mieux y parvenir, déconcerte l'âme en imitant d'autres saisons. Il fait fleurir soudain dans le soleil tout un buisson de clématite. On voit une haie d'aubépine, une chevelure de femme dans la lumière, une crinière de cheval blonde livrée au vent... On s'approche et tout s'éteint. La main ramène à soi la dérision d'une liane, un chapelet de graines : cent et cent touffes de laine grise. Ah ! C'est bien l'hiver, et le temps n'est pas aboli ! L'ombre de la grange peinte en bleu noir au talus d'herbe glisse et découvre une autre ombre couleur de neige : double décalque désaccordé de givre et d'ombre, où s'avoue la faiblesse du soleil. L’œil un instant s'y pose et l'interroge , puis d'un bond remonte à la cime du plus haut frêne où flambe une toute petite flamme rose, un corps d'oiseau. Dans le temps même de ce regard, l'oiseau chante, une seule note – et tout l'hiver est dit.
Je crois que l'homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne pas douter de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd.
(…)
Ce secret, c'est aussi le tien, bouvreuil, petite flamme rose soufflée de branche en branche par le vent de nulle part.
(...)
Gustave Roud Air de la solitude in Gustave Roud, par Philippe Jaccottet.
Présentation et anthologie. Éditions Seghers. Poètes d’aujourd’hui. 2002.
00:15 | Lien permanent | Françoise

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