26.07.2017
Envoi n°311. Rose Ausländer "Temps I".
Temps I
« Le bon vieux temps ! » Le temps n’est ni bon ni vieux, ni jeune, ni mauvais. Le temps n’est pas. C’est nous qui sommes le temps, bon, mauvais, jeune, vieux. Nos inconvénients, nos injustices, nous les mettons sur le dos du temps – qui n’a pas de dos, puisqu’il n’a pas de corps, puisqu’il n’existe pas. Il nous sert de bouc émissaire, le pauvre temps intemporel.
A la dérobée
Je suis un voleur. Je vole des journées. A la dérobée, je jette les journées dans ma chambre à provisions. Une grange héritée d’un parent inconnu. Les journées volées gisent, négligées, dans des coins sombres, car ma grange se trouve à l’écart, nul touriste dans ce coin. Dans le désordre elles gisent côte à côte, entassées, j’arrive à peine à les distinguer. Souvent, je passe des jours entiers à chercher une journée particulière parmi la foule des journées indéfinies. Que j’y parvienne, elle me conte son histoire, ou plutôt : son histoire programmée, entravée par mes soins. Des intentions petites et grandes apparaissent au grand jour quand j’atteins les journées ensevelies.
Rose Ausländer (Czernowitz, 1901 – Düsseldorf, 1988) « Sans visa ». Traduction Eva Antonnikov. En couverture, gravure d’Amos Imre. Editions Héros-Limite. 2012.
12:07 | Lien permanent | Françoise
19.07.2017
Envoi n°310. Rose Ausländer "Larmes de crocodile".
Larmes de crocodile
Je sale ma soupe avec des larmes de crocodile. Le crocodile – un cadeau d’anniversaire- est couché dans la cuisine et pleure parce que je ne lui prépare pas ce qu’il adore dévorer : les humains. Je le nourris de littérature. Il engloutit tout ce que je lui dis, sauf les poèmes. Il trouve la poésie indigeste.
Immortalité
Jadis j’acquis auprès d’une gitane un foulard me rendant invisible. En échange, je lui vendis un quart de mon âme immortelle. Trois quarts d’immortalité me suffisent. Je ne sais comment la Toute-Puissance le comptabilisera. J’espère pouvoir souffrir un quart de moins, là-bas. Sur terre, une âme entière est insupportable. J’ai eu de la chance de m’en défaire d’un quart et de pouvoir parcourir le monde sans être vue. Ainsi puis-je connaître les vrais sentiments de mes amis. Tôt ou tard, je me rends compte que l’un ou l’autre est rien moins qu’un ami. Mais quand on a que trois quarts d’âme, cela fait un quart moins mal.
Rose Ausländer (Czernowitz, 1901 – Düsseldorf, 1988) « Sans visa ». Traduction Eva Antonnikov. En couverture, gravure d’Amos Imre. Editions Héros-Limite. 2012.
12:05 | Lien permanent | Françoise
12.07.2017
Envoi n°309. Claude Ber : extrait de "L'Inachevé de soi".
(…)
Ce matin une écorce d’orange dans le panier. Que je recueille avec précaution. Offrande ou talisman. L’intensité du détail apaise. Par son saisissable. L’avenir y réchauffe ses engelures. Le lait déborde sur le gaz. Passe les prunes à l’eau fraîche et n’oublie pas de mettre la bassine sous le robinet. L’eau est précieuse qui servira à arroser les plants de tomates et d’aubergines, le basilic et les pousses de scarole. Prends l’arrosoir pour que demain ne s’éteigne pas dans le noir si noir d’au-delà de la nuit. L’immensité se cueille au jardin comme les fleurs de courges.
Derrière le clapier aux lapins, le museau des vigognes. Au fond du poulailler la danse des flamants cendrés sur les lacs de saumure et de soufre. Sur le lit de sable du torrent, le désert du Taklamakan où un liséré de glace recouvre la crête des dunes.
Et vagabonde
me menant au licou ma langue
attelée à écrire.
Il est dur de dire le simple, l’émotion ténue, la crainte que demain nous ne détruisions l’entier de la terre et pour la première fois peut-être l’angoisse de la mort de l’espèce plus grande que celle de sa propre mort.
Mais c’est aussi l’inclinaison abstraite des mains occupées. La transparence du verre sous l’eau bouillante. Le midi mesuré de toute chose à un lever de matin. L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête montgolfière qui le suit. Aux nuées. A l’impensable. Au tourbillon des planètes et au clinamen des atomes. Aux fractals et au ping-pong des neutrinos.
L’éveil l’espace d’une assiette qui goutte sur l’évier. Le satori en lavant la vaisselle.
La simplicité brûle aussi. Sans flamme. Comme le gel. Expérience brève, geste d’effleurer la nappe de coton, où machinalement la main enroule un fil autour de l’annulaire. Toucher à proportion du corps, la jouissance aux limites du bras tendu, grâce lui soit donnée. D’un lissé sur le front.
Au nid des paumes le douillet du naître.
Avant qu’exister n’existe.
(…)
Claude Ber « L’inachevé de soi » in « Il y a des choses que non ».
Editions Bruno Doucey. 2017.
12:03 | Lien permanent | Françoise
