22.06.2022
Envoi n°533. Hommage à Jean-Marie ALFROY "La Chouette" & autres poèmes.
La chouette
Ton oiseau préféré la chouette
sort sa tête au sommet du tronc féodal
et ses yeux d’or liquide te fixent.
A quoi t’invite-t-elle ?
A t’envoler dans le ciel mauve
pour rejoindre ces montagnes que tu regrettes tant ?
Tu sais bien que tu n’as pas d’ailes
et qu’ici les fenêtres ont triple épaisseur.
Ton vieux corps fracassé n’aspire qu’à choir
sur les mousses et s’y dissoudre du printemps
jusqu’à l’automne.
Les cueilleurs de champignons ne découvriront de toi
que ce qu’on a retrouvé du caporal :
une calotte fragile qui longtemps abrita
des pensées confuses.
Fais signe à la chouette de partir en chasse
et de te laisser en mauvaise paix le long d’un ruisseau
que tu aimerais entendre couler entre ton lit
et ton fauteuil le long de rives herbues.
Demain le jour vaudra peut-être mieux
que cette nuit de renoncement.
Jean-Marie ALFROY, revue Traction-Brabant n°98, 26 avril 2022
http://www.traction-brabant.blogspot.fr
Je montais dans l’espoir
de trouver ce refuge
où mes sens et mes vœux
baigneraient dans la belle
complicité des arbres.
J’allais lent et patient
sous le soleil glacé
et comme à la rencontre
d’un haut pont qui survole
le fleuve des habits
morts et abandonnés.
Dans le ravin du Riou Bourdoux
La pensée de la mort était si forte
que mon cœur en suspendait sa battue
et que déjà s’ouvraient grand les Sept Portes
sur des pentes chauves et inconnues.
C’était au temps où j’habitais heureux
le pays des jours simples et faciles.
A présent que je survis malheureux
dans un étrange mais secret exil,
la fée de la mort ne me hante plus guère.
Il faut bien que la guigne ait ses mérites
et que l’hiver gagne son ciel tout bleu.
Jean-Marie ALFROY UBAYUBAYE !, Editions Encres Vives Michel Cosem, 2 allée des Allobroges 31770 Colomiers http://encresvives.wix.com/michelcosem
Excursion printanière
Le pays ne nous reconnait plus
tu le vois bien.
Qu’avons-nous à faire de ces sapins alignés comme des soldats
derrière les longères de ce hameau ?
Nous ne sommes pas d’ici
nous avons seulement rêvé que ce bois et ces prés nous ressemblaient.
Ce n’est plus Félicienne
qui nous mesure à puisées lentes
notre lait quotidien.
C’est une laborantine en tablier de plastique et sabots blancs
fraîche comme un matin d’octobre dans la cour d’une clinique.
Les fromages ont la propreté d’un bloc opératoire.
Et plus moyen de boire à la terrasse du petit bistrot :
Les camions passent si près
que les géraniums en tremblent sur le rebord de la fenêtre.
Etendre ses jambes serait prendre le risque de finir cul-de-jatte.
Frère, fuyons !
Jean-Marie ALFROY, revue Traction-Brabant n°98, 26 avril 2022
http://www.traction-brabant.blogspot.fr
Va...
Va mon siècle d’amour
empuanti de charognes
paradis des bourreaux
et des fous va mon siècle
jusqu’au bout de tes jours
et meurs de cette mort
que tu as tant servie.
Va beau siècle d’images
alenti de carnages
berceau de nos autruches
et des simples va siècle
jusqu’au bout de ta course
et triomphe de rien
par suprême impuissance.
Va siècle d’indigence
alourdi de discours
socle des verbeux et
des fanatiques va
où t’appelle l’horreur
de recommencer tout
le cercle de l’Absurde.
Jean-Marie ALFROY, revue Le Coin de Table n°64, novembre 2015.
« Jean-Marie ALFROY (1942-2022) a longtemps partagé sa vie entre son Berry natal et la Haute-Provence. D’abord essayiste (thèse sur André Pieyre de Mandiargues), puis romancier (son deuxième ouvrage lui a valu le prix « Roland de Jouvenel » de l’Académie française), il a cessé pendant vingt ans son activité littéraire – sous la pression d’une grave situation familiale – pour se consacrer au journal intime (plusieurs de ses textes ont été déposés à l’Association pour le Patrimoine Autobiographique à Ambérieu-en-Bugey).
En 2008, il rejoint, à l’invitation de Claude Cailleau l’équipe des Cahiers de la rue Ventura ; d’abord chroniqueur, il devient membre du comité de rédaction, puis rédacteur en chef en 2014.
Parallèlement, il renoue avec l’écriture poétique avec laquelle il avait commencé quand il avait vingt ans et qu’il n’avait reprise que de manière sporadique au cours de sa carrière. »
Quatrième de couverture de « Simplesses », Editions Encres Vives, 2016.
19:26 | Lien permanent | Françoise

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