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27.05.2015

Envoi n°203. Jorge Luis Borges "Les Justes"

Les justes.

 

Un homme qui cultive son jardin, comme le souhaitait Voltaire.

Celui qui est reconnaissant à la musique d’exister.

Celui qui découvre avec bonheur une étymologie.

Deux employés qui dans un café du Sud jouent une modeste

     partie d’échecs.

Le céramiste qui médite une couleur et une forme.

Le typographe qui compose bien  cette page, qui peut-être ne

     lui plaît pas.

Une femme et un homme qui lisent les derniers tercets d’un

     certain chant.

Celui qui caresse un animal endormi.

Celui qui justifie ou cherche à justifier le mal qu’on lui a fait.

Celui qui est reconnaissant à Stevenson d’exister.

Celui qui préfère que les autres aient raison.

Tous ceux-là, qui s’ignorent, sauvent le monde.

 

      Jorge Luis Borges Les Conjurés, traduit de l’espagnol par Claude Esteban in D’autres astres, plus loin, épars. Poètes européens du XXè siècle choisis par Philippe Jaccottet. Editions La Dogana. Genève. 2005

23:46 | Lien permanent | Françoise

20.05.2015

Envoi n°202. Odile Caradec "C'est en profonde nuit..."

                                                   Chant de la nuit : échos glacés dans la fraîcheur lunaire

                                                                                                   Li Shang-Yin

C’est en profonde nuit

qu’on y voit le plus clair dans les poèmes

En transparence comme les yeux des tigres

ils sont phosphorescents

 

Ce sont grains de raisin

grappes vives et fortes

à faire glisser sans heurts

dans les gosiers les plus secs

les plus roides

 

Sur les cœurs noirs, sur les âmes grises

le poème déroule son ombre cristalline

Il fait entrer son silence,

sa blancheur et sa force

dans les êtres cadenassés.

 

Odile Caradec Le Ciel, Le Cœur. Der Himmel, Das Herz. Editions Odile Verlag 2015. Adaptation en allemand : Rüdiger Fischer. Illustrations : Claudine Goux.

 

                                      Gesang der Nacht : im kühlen Mondschein vereiste Echos

                                                                                              Li Shang-Yin       

In tiefer Nacht

 

sieht man in den Gedichten am meisten

Sie sind durchsichtig wie Tigeraugen

phosphoreszierend

 

Sie sind Trauben

frisch und stark                                                                                                        

die glatt hinuntergleiten

in die trockensten

die starrsten Kehlen

 

Auf den schwarzen Herzen, den grauen Seelen

entrollt das Gedicht  seinen  Kristallschatten

Es trägt seine Stille

sein Weiss und seine Kraft

in verriegelte Wesen.

 

Odile Caradec Le Ciel, Le Cœur. Der Himmel, Das Herz. Editions Odile Verlag 2015.Nachdichtung aus dem Französischen :  Rüdiger Fischer. Illustrationen : Claudine Goux.

 

 

Odile Caradec dans “Vous prendrez bien un petit poème ? « : envoi n°140 Que faire pour occuper des mains pendant toute une vie ? ; envoin° 141 Livres de poésie, livres de peu de bruit ; envoi n°201 Je me réveille avec des poèmes chinois dans l’oreille…

 

20:06 | Lien permanent | Françoise

13.05.2015

Envoi n°201. Odile Caradec "Je me réveille avec des poèmes chinois..."

                     L'herbe sauvage, regorgeant de sang, fume encore.

                                                                            Li Po

 

Je me réveille avec des poèmes chinois dans l'oreille

certains parlent de hennissements dans les batailles

de couteaux recourbés qui dansent sous la lune

de gros bouillons de sang, du choc des os cassés

du dernier souffle en solitude

et puis le silence se fait et l'herbe se redresse

et l'on entend, distinct, le bruit du cœur

Tout ce qu'on a vécu, l'enfance, reprend force

les voix secrètes parlent plus fort que tout

 

*

Je me souviens de ces chevaux aux postérieurs

énormes

qui se baignaient dans la mer d'huile en août

Ensuite ils couraient tels des elfes

et leur crottin était un don aux dieux

C'était en temps de paix, la terre était complice

de la mer

 

Odile Caradec Le Ciel, Le Coeur. Der Himmel, Das Herz. Editions Odile Verlag 2015.Adaptation en allemand : Rüdiger Fischer. Illustrations : Claudine Goux.

 

 

                      Noch dampft das wilde, bluttriefende Gras

                                                                     Li Po

Ich erwache, chinesische Gedichte im Ohr

sie erzälhen vom Wiehern während der Schlacht

von krummen Messern, die im Mondlicht tanzen

von sprudelndem Blut, vom Aufprall zerbrechender

Knochen

und vom letzen, einsamen Atemzug

und dann ist es still, und das Gras richtet sich wieder

auf

und deutlich hört man das Pochen des Herzens

Zu Kräften kommt wieder die Kindheit mit allem

Erlebten

und lauter als alles andre sprechen heimliche Stimmen

 

*

 

Ich denk an die Pferde mit riesigen Hintern

die badeten im öligen Meer im August

Dann liefen sie auf dem Strand wie Elfen

und ihre Äpfel waren Geschenk an die Götter

Das war im Frieden, die Erde war

mit dem Meer verbündet

 

 

Odile Caradec Le Ciel, Le Coeur. Der Himmel, Das Herz. Editions Odile Verlag 2015.Nachdichtung aus dem Französischen : Rüdiger Fischer. Illustrationen : Claudine Goux.

 

 

 

20:16 | Lien permanent | Françoise