26.04.2017
Envoi n°298. Maurice Chappaz "Comptine des poètes absents"
Comptine des poètes absents
Revenez, revenez du futur
mélancoliques frères,
revenez à la pluie quotidienne,
revenez vous abriter sous l’auvent,
allons prenez de l’embonpoint
comme les curés, les passe-crassanes,
ne bougez pas au soleil.
Laissez flâner la pluie
sur l’écorce.
Vous êtes toujours loin,
vous allez chez les morts,
vous parlez aussi à des bonshommes
qui ne sont pas encore nés.
Mais vous risquez de perdre en route
votre sac plein d’âmes.
Et de sécher au lieu de mûrir.
Envoyez-nous une carte
d’Assise ou d’Egypte.
Priez je vous le dis
toute la nuit.
Tuez les mots
pour faire naître les images
et puis sacrifiez les images
pour connaître le sens.
Et si votre espace intérieur
ne se remplit d’univers,
revenez, revenez, insensés…
à la petite maison
et aux bons poiriers.
Maurice Chappaz «A rire et à mourir. L’été très bleu ». Dessins de Gérard de Palézieux. Fata Morgana.2006.
22:05 | Lien permanent | Françoise
19.04.2017
Envoi n°297. Maurice Chappaz "Ne tirez pas sur le pianiste".
Ne tirez pas sur le pianiste
Je ris pour ne pas pleurer.
Tous ces poèmes qui ne dureront pas sont des
giclées de printemps. De ces dix ou douze dernières
grandes nuits d’années. Le désespoir et le désir
avec leurs rémissions et leurs fraîcheurs m’ont
jeté toujours aux portes et aux routes dès qu’elle
s’éveille en moi cette terrible saison plus douloureuse qu’heureuse.
Mars passera derrière les granges, juin derrière
l’homme, avril, mai parmi les bêtes.
Je publie ce rien pour aller plus loin.
Il y a un soleil qui lèche la neige de ces soi-disant poèmes mais il y a aussi une grande neige
ni bleue ni blanche qui est la mort.
Or depuis qu’ils sont écrits, avant que je les donne aux inconnus, je suis atteint par ce qu’elle est, cette neige, par son avalanche soudaine, son abîme dans ma vie et une étrange lumière qu’elle apporte aussi.
Sarcastiques ou mystiques ces coups de griffes, ces mots fragiles, à l’exception d’un ou deux surgis en les aiguisant, ne sont plus semblables à ce que je vis qui se précise sur un seul être disparu aux yeux. Je quitte ces textes sans en renier aucun. Si pressé ! Je n’ai pas livré l’essentiel. Pattes d’oiseau sur un névé où il y a eu un envol.
Nouvel an 1983.
Maurice Chappaz « A rire et à mourir. L’été très bleu ». Dessins de Gérard de Palézieux. Fata Morgana.2006.
20:00 | Lien permanent | Françoise
15.04.2017
Feuille Volante N°7. Susan Abulhawa "Wala". Poème & vidéo offerts par L.C.
Vidéo http://poesie.pourlapalestine.be/poetes-dune-parole-essentielle/category/susan-abulhawa/poemes-textes-de-susan-abulhawa/
Wala
Il est 3 heures du matin
Dans la cage aux bestiaux
La file est longue
Et dense
De corps
Tu attends
Un sandwich au jibney (1)
Et au concombre
Dans un sac en plastique
Serré dans ta main calleuse d’ouvrier
Ta femme a préparé
Ton petit déjeuner et ton repas de midi
Elle était debout avant toi
Et ensemble vous avez dit
La salat d’avant l’aube (2)
Elle a embrassé ton visage et dit
Allah ma’ak ya habibi
Allah soit avec toi, mon amour
Tu embrasses les visages de tes petits qui dorment
Depuis des mois tu ne les as plus vus éveillés
Et tu te demandes
La voix de Walid a-t-elle déjà commencé à muer ?
Les hanches de Wijdad ont-elles commencé à s’élargir ?
Comment était le sourire de Suraya quand elle est rentrée à la maison avec son bulletin ?
Il est 4 heures du matin
Dans la cage aux bestiaux
Et toujours, tu attends
La file devant toi est si longue
Et maintenant, derrière toi, elle s’est encore allongée
Il y en a peu qui parlent
Vous êtes tellement serrés bon sang
Que vous vous maintenez debout les uns les autres
Tu vois ta propre fatigue
Reflétée dans la lassitude affleurant sur
Les visages tout autour de toi
Tu tournes la tête
Tu meurs d’envie de fumer
Mais qui diable peut se le permettre ?
Tu fixes les graffiti derrière les
Barreaux de fer qui t’enferment
Ils ont été écrits juste pour toi
Ecrits
Par des colons sionistes aspirant le souffle de tes poumons
Tu comprends le sens
De leurs mots anglais
« Crevez nègres des sables ! »
Parfois
Tu meurs d’envie de ça, aussi.
Il est 5 heures du matin
Dans la cage aux bestiaux
Les soldats arrivent
La file se desserre
Tu fais un pas en avant
Poussé par le poids des corps
Derrière toi
Ton sandwich au jibney
Et au concombre
Dans un sac de plastique
Est écrasé.
Il ne survit jamais.
Il est 7 heures du matin
Dans la cage aux bestiaux
Maintenant c’est ton tour
Tu sors tes papiers
Les déplie et les replie
Les yeux en berne
Le cœur en berne
Les chaussures en berne de tant de guigne
Mais
Tu es sorti de la file
Quinze hommes devant toi ont été mis sur le côté
Et tu a essayé de ne pas regarder
De ne pas entendre celui qui suppliait
Ne me frappez pas
Il est 7 h 30 du matin
Dans le bus aux bestiaux
Tu roules
Le pays qu’ils t’ont volé
Germe au-delà de ta vitre
Et tu imagines
L’homme que tu aurais été
L’homme que tu aurais dû être
Là juste dehors
À chevaucher le coursier de la famille
Les juments pur-sang que ton grand-père
Élevait et nourrissait et aimait
Dans une Palestine
Inviolée
Non volée
Il est 8 heures du matin
Tu descends du bus aux bestiaux
Ton sandwich écrasé au jibney
Et au concombre
Dans un sac en plastique
Dans une main
Les yeux en berne
Le cœur en berne
Tu déposes ta boîte à outils sur le sol pour frapper
À la porte de derrière du colon sioniste
Là où on va aider
Mais
Le contremaître du colon sioniste gueule
Wala
Mish hon el yom !
Pas aujourd’hui
Garçon !
Et tout ce que tu peux faire c’est remercier Allah que ta
Femme et tes petits ne soient pas
Là pour les entendre t’appeler
Wala
Poème de Susan Abulhawa « My Voice Sought the Wind – Ma voix cherchait le vent. » Just World Books, Charlottesville, Virginia). Traduction : JM Flémal
Note : (1) Jibney. Fromage à pâte molle. (2) Salat. Une des cinq prières de la journée
Vidéo http://poesie.pourlapalestine.be/poetes-dune-parole-essentielle/category/susan-abulhawa/poemes-textes-de-susan-abulhawa/
N.B. :les "Feuilles Volantes" sont un espace ouvert , le 15 du mois, aux lecteurs qui offrent un poème en partage.
23:54 | Lien permanent | Françoise
