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09.08.2017

Envoi n°313. Michel Baglin : extrait de "Le chant des migrants".

(…)

8

     C’est encore un voyage et ce n’est pas le plus facile. Il les ramène à travers la langue, qu’ils essaient d’apprivoiser, jusqu’à soi-même, qu’ils ont souvent un peu oublié dans la traversée des mers et des épreuves.

     Non, ce voyage n’est pas le plus facile, celui de l’apprentissage de l’autre à travers ses mots.

     Qu’on se prénomme Ksiyamala, Linda ou José. Qu’on débarque d’un bidonville, d’un désert qui gagne ou d’un mariage forcé.

 

9

     Ils ont voulu crever l’horizon en forçant le destin.

     Ils se sont inventé un destin malcommode qu’ils n’avaient pas toujours les mots pour maîtriser.

     Un jour ils se sont posés, au moins provisoirement. Alors les images sont remontées.

     « Les flammes du coucher de soleil d’Afrique brillent comme un feu rond magnifique », chante Kheira.

     Et les mots émergent avec une naïveté parfois déchirante. « L’odeur de mon pays était dans l’herbe », confesse Sibel Kurt.

     Ils ont finalement crevé le silence en forçant les barrages de la langue. Ils ont conquis les mots qui aident à marcher, à soutenir sa respiration et à trouver de petits passages dans le réel vers les autres. Les mots qui éclairent le regard. Des mots à habiter, comme des maisons.

     Surtout loin de chez soi, ils les tiennent debout, ces mots. Eux qui murmurent avec Dahré : « Merci de m’avoir lue. »

(…)

 

Michel Baglin « Le chant des migrants »* in « Un présent qui s’absente ». Editions Bruno Doucey. 2013.

 

*Les textes qui suivent ont été inspirés par un travail effectué avec des personnes en apprentissage ou réapprentissage de la langue et avec le clap Midi-Pyrénées, travail qui a fait l’objet de la publication d’un recueil collectif, « Les mots de l’exil en mémoire » (Editions Privat, 2007).

 

12:11 | Lien permanent | Françoise

02.08.2017

Envoi n°312. Michel Baglin : extrait de "Le chant des migrants".

3.

     C’était au début du XX° siècle, Concheta fuyait à Vintimille les olives et le pain sec de sa Calabre. Aujourd’hui c’est Linda la Congolaise, qui a subi trente-trois jours de viols et de tortures avant de s’évader, et qui arrive en France. « Je reprends mes sourires », dit-elle.

     Monica, elle, ne les reprend pas : un mariage lui a fait quitter sa Roumanie, ce qu’elle estime avoir été une vie ni riche ni pauvre, très belle pourtant ; et dans cette transplantation, comme beaucoup d’autres, c’est elle-même qu’elle a perdue.

     Quand on regarde Mouna dans les yeux, on voit plein de tristesse : cela la dérange, et lui fait baisser la tête, par pudeur, raconte-telle. Alors qu’elle n’a rien à se reprocher, Mouna, seulement de s’être sauvée, au propre comme au figuré, devant l’homme qu’on voulait lui imposer. Seulement d’avoir choisi la dignité au prix de la solitude et de l’exil. Seulement d’avoir laissé ses chances à l’amour.

     Voilà, ils sont de tous les continents et de toutes les douleurs. Ces voyageurs-là n’ont pas rêvé l’ailleurs. Ils l’ont subi.

 

Michel Baglin Le chant des migrants* in Un présent qui s’absente. Editions Bruno Doucey. 2013.

 

*Les textes qui suivent ont été inspirés par un travail effectué avec des personnes en apprentissage ou réapprentissage de la langue et avec le clap Midi-Pyrénées, travail qui a fait l’objet de la publication d’un recueil collectif, « Les mots de l’exil en mémoire » (Editions Privat, 2007).

12:08 | Lien permanent | Françoise