26.08.2020
Envoi n°447. Sylvie-E. Salicetti "Et quand tu écriras..."
Et quand tu écriras, ne regarde pas
ce que tu écris, pense au soleil
qui brûle sans voir
Gonzalo Rojas
et quand tu écriras ne regarde pas le temps
tu l’as vu se lever le temps – comme s’il était libre
le temps pierreux – chaînes aux pieds – s’arrêter à la nuit
dans ta geôle où coule
l’abandon La lampe basse de l’heure a camouflé
les étoiles sous la neige Le temps
dort dans son cachot La lune
-
-
-
- encore accoudée au bord de la fenêtre –
-
-
lui radote sa vieille histoire ressassée
ses idées-araignées
salies par la clarté
aux embrasures L’instant demande :
dis-moi la vérité sur l’amour
et vient l’art de la joie Le soleil de pierre je le taille
le soleil de bois je le fais brûler Le soleil de bronze
il sourd sous le gong Et quand tu écriras
le soleil n’aura rien à dire Il ne sait pas
parler à la neige – jusqu’au dernier flocon
il la perd
dans le lac d’un arrière-pays que personne
ne connaît et qui s’appelle la mort
cette nuit j’ai vu marcher le temps comme s’il était un homme
le temps comme s’il était vivant avait blanchi ma vue
-
-
-
- sais-tu ce que j’ai fait ? –
-
-
je l’ai remis entre deux gardes Ce siècle noir
fait mien – barricadé derrière
la porte – il est à présent
le plus pur prisonnier des nuages et il s’appelle
la foudre
il existe une cérémonie pour l’enterrer
tu le reconnaîtras cet ermite entre les grains du papier
Sylvie-E. SALICETTI Et quand tu écriras Editions La Porte 2015
09:32 | Lien permanent | Françoise
19.08.2020
Envoi n°446.Mile Klopçiç "Ainsi parle le mineur André."
Ainsi parle le mineur André
Le mineur André brandit le pic
il prit dans sa main une poignée de charbon
il se mit à genoux et s’inclinant sur son poing noir
il parla :
- Nom de Dieu, je t’ai pioché partout
encore morveux j’ai commencé à Terbvolié
ensuite j’ai creusé à Zagorié un nouveau puits
juste devant moi s’est effondré le plafond de la fosse
là pour la première fois dans une salle comble
j’ai entendu les mots que jamais je n’ai oubliés
avec ces mots j’ai dû fuir en Allemagne
puis à Forbach je me suis blessé à la jambe
à Saint-Avold j’ai enterré mon fils
le second fut écrasé à Spittel non loin
dans les corporations d’Essen j’ai bagarré contre les jaunes
à Lens le grisou m’a brûlé la gueule
en Hollande j’ai été trahi par mes compatriotes mêmes
ah ! maudit tout ça, que tout ça soit maudit !
André se releva, brandit une nouvelle fois le pic
et fendit le roc en deux
et se penchant vers lui
il parla de nouveau :
- Maintenant, c’est toi que je pioche charbon du sol natal
toi pierre noire partout au monde pareille
à chaque traverse que je pose
mon dos se voûte davantage
chaque fois lorsque je vide une fosse
la vieille rancune augmente dans ma poitrine
chaque jour que je passe en crevant dans le noir
le temps se rapproche qui sera bon et nouveau
quand je ne te piocherai plus haineux et maudissant
lorsque je serai fier de ma main calleuse et lourde
quand charbon de notre sol tu seras enfin nôtre
quand l’existence sera vraiment digne de s’appeler vie
et que nous saisirons la vieille misère par le cou
car ça doit venir…
il faudra bien que ça vienne un jour, que diable !
Mile Klopçiç (1905, L’Hôpital, France -1984, Ljubljana, Slovénie) http://www.celjskozasavski.si/osebe/klopčič-mile/21/ in Petite Anthologie de poèmes slovènes « Œillets rouges pour Paris »*, traduit du slovène par Veno PILON, adaptation française par A. Praillet et J. Vodaine, 1970, chez Jean VODAINE. 57 Basse-Yutz. https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Vodaine
-
-
- « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°445 Sreçko KOSOVEL « Le Vent » https://fr.wikipedia.org/wiki/Sre%C4%8Dko_Kosovel
-
21:34 | Lien permanent | Françoise
12.08.2020
Envoi n°445. Sreçko KOSOVEL "Le Vent".
LE VENT
Devant la porte le vent s’est arrêté
Tout dort, alentour aucun bruit
Seul le vent ne peut se reposer
à minuit
Seul le cyprès noir murmure
sur la tombe blanche où l’ange prie
Dans la pénombre les maisons obscures
se serrent autour des combes endormies
Tout est calme entre vivants et morts
Seul un arbre bouge aux champs là-bas
Sur la route quelqu’un lutte encor
les yeux scrutant le jour qui ne vient pas.
Sreçko KOSOVEL (1904-1926)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sre%C4%8Dko_Kosovel
in Petite Anthologie de poèmes slovènes « Œillets rouges pour Paris », traduit du slovène par Veno PILON, adaptation française par A. Praillet et J. Vodaine, 1970, chez Jean VODAINE. 57 Basse-Yutz.
21:25 | Lien permanent | Françoise
