14.08.2013
Envoi n°122. Raymond Queneau "Le Chant des Bois"
LE CHANT DES BOIS
Dans la prairie altier marchait un sycomore
il gardait ses moutons aux sons d'un transistor
balançant son feuillage au rythme des musiques
que jettent à tout vent les ondes téséfiques
Un agneau qui tétait engraissant ses gigots
dit : vieux voudrais-tu pas éteindre ta radio
ça fait tourner le lait de ma maman brebis
et c'est mauvais pour moi, moi qui suis son petit
Alors le sycomore prenant son transistor
l'enterre sous ses pieds que l'on nomme racines
c'est pourquoi l'on entend dans les forêts voisines
parfois au fond des bois un petit air de cor
Raymond Queneau Battre la campagne in Courir les rues Battre la campagne Fendre les flots nrf Poésie/Gallimard. 1981
10:48 | Lien permanent | Françoise
31.07.2013
Envoi n°121. Raymond Queneau "Utilisation contestée de la sciure"
UTILISATION CONTESTEE
DE LA SCIURE
Écoute bûcheron arrête un peu le bras *
que vas-tu faire encore avec tout ce bois-là
Du papier ? Du papier pour torcher les derrières
ou pour envelopper côtelettes premières ?
Du papier pour flotter au courant des ruisseaux
ou que l'on va trouer aux guichets du métro ?
Tant d'arbres abattus pour aussi peu de chose !
Tant de nids dispersés pour de la cellulose !
Il est vrai qu'il en faut pour fixer nos écrits
à nous autres rimeurs car la mémoire a fui
avec la découverte de l'imprimerie :
qui saurait réciter ses propres poésies ?
Au temps du parchemin j'aurais plaint les agneaux
sacrifiés au désir de perpétuer nos mots
Ce qui m'eût le plus plu aurait été la brique
le supports le plus sûr et le plus pacifique
Raymond Queneau Battre la campagne in Courir les rues Battre la campagne Fendre les flots. nrf Poésie/Gallimard. 1981
* Pierre de Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine. Élégies. XXIV.
23:23 | Lien permanent | Françoise
24.07.2013
Envoi n°120. Georges Bonnet "Tout est regard..."
Tout est regard et il y a
de brèves émeutes de clarté
dans les vitres et sur les toits
Le jour est une barque
un reflet se fait hirondelle
C'est un plaisir d'écouter
le langage des fumées
qui se séparent
au-dessus des jardins
Un bonheur naît soudain
et nous métamorphose
Comme l'oiseau transforme en ciel
tout ce qu'il touche
Georges Bonnet (Pons, 1929) Un seul moment. Éditions L'Arrière-Pays. 2004
17:26 | Lien permanent | Françoise
