13.04.2011
Envoi n°13. Joë Bousquet. A l'enseigne de l'abeille d'hiver.
A l'enseigne de l'abeille d'hiver
(…) Je ne sais quel nom donner à celle qui tient mes jours entre ses mains. Elle est mon regard un peu plus que je ne suis mes yeux, et m'entoure de ce regard comme s'il avait commencé avant moi. Tout le temps que nous passons ensemble, je respire de la lumière, mais sans m'en étonner. Rien de plus naturel que de peser si peu et de se répandre dans cet allègement. Je ne suis ni ici ni ailleurs : un vase de cristal contient une gerbe d’œillets rouges, à son cou brille une croix d'orfèvrerie. Les anges de pierre sont sur la cheminée. De tous ces objets qui nous séparent et nous rapprochent, je suis toute l'ombre. A ce symptôme je connais que toutes les autres me sont devenues étrangères. (…)
Joë Bousquet Pendule de la métamorphose in D’un regard l'autre. Éditions Verdier.1982.
(...) Et moi je ne la vois plus sans éprouver que je la perds. Elle donne des sens à la lumière et j'enrage devant ses joues potelées que le jour respire, le jour qui me sépare d'elle se fait regard pour la toucher.
Elle grandit en moi ; son visage a quitté mon cœur pour l'envelopper ; mes yeux me l'avaient apportée, elle me donne mes yeux. C'est une assurance si entière que je respire en elle, elle est la façon toute physique dont je me réponds que j'existe. La pensée, la vérité sont au-delà.
Voit-on comment j'entends que toute la vie réelle hante les sentiments ?
C'est avec toute la réalité des corps que l'amour fait la chair du cœur. Ainsi passe-t-il outre à ses images conventionnelles pour en ranimer l'éclat dans des actions qu'il invente.
Elle m'a jeté du jour dans le cœur...
(…) Tais-toi... Tais-toi sur mon nom que tu viens de murmurer. Le soir vient. Je te vois à peine. Tu n'es plus ma soeur, tu es le seul visage de celle que je ne voudrais jamais quitter. L'ombre nous a rapprochés ; elle pourrait nous introduire ensemble dans un monde où il n'y a plus besoin d'exclure l'espace pour s'unir. C'est une nuit qui ne me paraît plus si lointaine. Quand je te regarde dans le soir, c'est le même crépuscule, ce n'est pas la même nuit.
Joë Bousquet L’homme dont je mourrai Éditions Rougerie.1974.
Joë Bousquet dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n°12 «Chanson de route» et n°13 «Je ne sais quel nom donner...» ; notice au bas de l'envoi n° 33 : "Joë Bousquet, le marcheur immobile..."
Joë Bousquet aux éditions Verdier : http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-bousquet.html
21:43 | Lien permanent | Françoise
06.04.2011
Envoi n°12. Joë Bousquet. Chanson de route.
CHANSON DE ROUTE
Il fait beau sur les chemins
Et les filles ont des ailes
Pour sauver jusqu'à demain
Ce qu'on ose attendre d'elles
Prenant lundi pour mardi
Comme un oiseau les éveille
La plus gentille s'est dit
Qu'il lui tardait d'être vieille
Nul amour n'aura chanté
Sans mourir de son murmure
Qu'on n'est plus d'avoir été
Le frisson de ce qui dure
Tout ce qu'on laisse en chemin
Se souvient avec ses ailes
Qu'à l'amour sans lendemain
Le cours de l'onde est fidèle
Joë Bousquet Pensefables et Dansemuses in La Connaissance du soir. NRF Poésie/ Gallimard 1981
23:04 | Lien permanent | Françoise
30.03.2011
Envoi n°11. René Char. Commune présence.
COMMUNE PRESENCE
Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n’est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.
Essaime la poussière.
Nul ne décèlera votre union.
René Char Cette fumée qui nous portait in Commune Présence . NRF Gallimard 1964
- René Char dans "Vous prendrez bien un petit poème ?":
envoi n°10 "Qu'il vive!", envoi n°11 "Commune présence".
- René Char aux éditions José Corti : http://www.jose-corti.fr/auteursfrancais/char-rene.html
18:43 | Lien permanent | Françoise
