http://www.xiti.com/ ID de suivi

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07.09.2011

Envoi n°31. Gustave Roud. Petit traité de la marche en plaine.

Palinodie

 

(…) La bonne route bien sèche, le bruit des pas sans hâte parce qu'ils ne vont nulle part, et bientôt les étoiles : dire qu'autrefois tout cela m'a fait trembler, chercher à tout prix quelque gîte, un abri contre ce ciel où commençait le scintillement d'un astre ! Je croyais au ciel des livres, au ciel des hommes, à ces froides fééries que leur inventent leurs miroirs de cristal, leurs calculs, leurs mesures, au miracle de mille lueurs fraîches tout ensemble et vieilles de quelques siècles. Ce monde fictif qui disparaît sitôt que se referme la coupole des observatoires, je le raccordais inconsciemment au seul monde qui puisse être le nôtre : celui de l’œil nu. Maintenant je sais. Le télescope a son ciel, je reprends le mien, je touche le mien. Le ciel est bien plus près de moi que les hommes. Un peu plus haut que la branche extrême du noyer, à peine. Avec une perche un peu plus longue, comme on gaule les noix, je ferai choir dans l'herbe les grappes de constellation plus tièdes que les vers luisants de l'été. Altaïr, je te cueille comme une pomme, comme une perle. Altaïr, Aldébaran, Orion, Andromède et sa pâle nébuleuse semblable à la chandelle qui brûle derrière une feuille de corne *, j'ose enfin vous nommer de vos noms de toujours, vous que je reconnais depuis que j'ai cessé de connaître les hommes, de me connaître. Et vous, me reconnaissez-vous ? Est-il besoin de vous demander pardon encore pour ma haine et ce reniement que j'ai longtemps fait de vous comme un aveugle volontaire ? Non, vous saviez, n'est-ce pas, vous m'attendiez avec patience. Vous saviez que j'allais redevenir moi-même, ce vagabond à la nuit tombante, les dents plantées dans un pain froid, qui tremble d'angoisse et de joie devant la ténèbre commençante. Comme le moissonneur sous la pluie arrache la linge** de son corps, livrant sa poitrine à la grêle des gouttes énormes, que je me couche parmi les feuilles tombées, sous l'averse de votre étincellement.   (…)

     Gustave Roud Petit traité de la marche en plaine in Gustave RoudPrésentation et anthologie, par Philippe Jaccottet. Éditions Seghers. Collection Poètes d’aujourd’hui. 2002.

 

«semblable à la chandelle qui brûle derrière une feuille de corne» : c'est la description d'Andromède et de sa nébuleuse que fit, en 1612, l'astronome allemand Simon Marius – première description d'Andromède à l'aide d'un télescope.

* «linge» signifie aussi «chemise» en ancien français (cf. «la linge»

Gustave Roud est né en 1897 dans la ferme du Chalet-de-Brie, au- dessus   de Vevey, dans le  canton de Vaud, en Suisse romande. Philippe Jaccottet fut de ses amis.

 * Association des Amis de Gustave Roud :   http://www.gustave-roud.ch/Accueil.html

 

22:38 | Lien permanent | Françoise

31.08.2011

Envoi n°30. Jean Joubert. Le Cheval.

 

LE CHEVAL

 

Il a crié toute la nuit dans la clairière,

ce cheval, abandonné par qui ? Bohémiens,

sorciers, soldats, voleurs de pierres ?

Sur cette terre où rien ne naît de rien.

 

Ou bien venu de sauvages frontières,

par les forêts, puisqu'il n'est pas lié,

que l'on ne voit ni selle ni lanière

dans l'aube où se délace la rosée.

 

Il me regarde. Une paupière tremble,

veinée de bleu. Sous les cils féminins,

son œil grandit, s'étoile, et il me semble

que le jour baisse aux rives des sapins.

 

Cheval de nuit cherchant un cavalier,

je ne t'attendais plus. La terre

déjà s'enflait. Les amandiers

avaient fleuri puis défleuri dans la lumière.

 

Mais cet appel dans l'aube des clairières !

Et me voici contre ta robe, et nous irons,

laissant les jardins clos, vers le désert

où brûle au loin cet œil unique et rond.

 

Jean Joubert Les Poèmes :1955-1975. Éditions Grasset in Poètes de SUDÉditions Rijois.1978.


  •   SUD est la revue fondée en 1970 par Jean Malrieu, à Marseille.
  •  Jean Joubert dans "Vous prendrez bien un petit poème?" : envoi n°29 "Une trève en plein été" ; envoi n°30 "Le Cheval".
  • Jean Joubert :  http://www.autour-des-auteurs.net/fiches/joubert.html

10:37 | Lien permanent | Françoise

24.08.2011

Envoi n°29. Jean Joubert. "Une trêve en plein été..."

Une trêve en plein été,

une ombre bleue sur la chaux.

Dans la fraîche des jardins

le figuier posant ses mains

sur la gorge des fontaines.

Une paix en plein été,

l'odeur mauve des lavandes,

une fille qui se baigne

dans l'eau rouge des cuisines,

et plus loin, sur les collines,

le soleil-lion mordant les roches blanches.

 

  Jean Joubert Les Poèmes : 1955-1975. Éditions Grasset.  in Poètes de SUD & la notice.  Éditions RIJOIS.1978.


* SUD est la revue fondée par Jean Malrieu en 1970, à Marseille.

  * Jean Joubert est né à Chalette-sur-Loing (Loiret) en 1928. Après une enfance et une adolescence     «nordiques» – le Gâtinais, Paris, l'Angleterre, l'Allemagne – il s'installe dans le Sud en 1953, à Montpellier d'abord (...) Les paysages et les hommes du Sud occupent une place importante dans ses livres, mais le passé nordique demeure, et l'opposition de ces deux réalités, souvent vécues comme antithétiques, confèrent à son œuvre une tension toute particulière.

 

10:38 | Lien permanent | Françoise