http://www.xiti.com/ ID de suivi

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Rechercher : Gérard Bocholier

Envoi n°25. Gérard Bocholier. Paysages du poème.

 

PAYSAGES DU POEME.

 

       On est de son enfance comme d'une prison. Ma prison fut acceptée, épousée, volontaire. Elle avait des coteaux pour murailles, des vignes, des jardins pour couloirs et pour cellules. Peu m'importaient ses petites dimensions. Pour moi elles étaient immenses et ce qui se passait au soleil du printemps et sous les ors de l'automne, dans un coin du jardin, remplissait mes sens, tout mon espace intérieur. J'ai aimé les cortèges de vent dans le haut tilleul devant la maison et dans les frênes du talus. De terrasse en terrasse, je pouvais m'élever jusqu'au sommet du puy. De là, j'embrassais la chaîne des volcans, la plaine avec ses vagues dorées, les petites ondes rougeâtres des toits, les pentes où les rangs de vignes s'alignaient, aussi propres et beaux que des allées.

J'aspirais les souffles, les lueurs, les senteurs. Je ne souhaitais pas d'autres vues, d'autres horizons. Je comprenais obscurément qu'un cercle de feuillages peut renfermer tout un monde, abriter une réserve d'émerveillements. Ce n'était pas des instants de pensée, mais chaque jour la rencontre d'une présence inconnue et sacrée.

 

Prison heureuse ! Prison bien-aimée !

Le poème aussi est une prison volontaire que le poète s'est aménagée. Il y veille et rêve d'infini. Il arrive même qu'il se libère, grâce à elle, de ce qui l'oppresse et l'ennuie.

 

De même qu'une petite parcelle du monde fait ressentir la réalité englobante, maternellement attentive de la Nature, on entrevoit la présence de la Poésie dans le poème. Et sans doute l'étroitesse de l'embrasure par laquelle on la regarde augmente-t-elle le sentiment d'infini qu'elle éveille en nous.

 

Ne pourrait-on parler de paysages de mots? On y retrouverait les notions de plans, de perspectives, d'équilibre et d'harmonie. Paysages poèmes, délimités par un cadre qu'ils habitent pleinement où, comme dans «le coup de vent» de Corot, on éprouve jusque dans ses muscles le passage sensuel du souffle.

 

Il y a comme un dialogue secret entre tous les éléments d'un paysage : ses ondulations, ses cimes, ses masses de rocher et d'arbres, ses vides, ses échappées. Chaque élément paraît appeler et répondre, s'effacer pour un autre et soudain se reprendre, affirmer intensément sa présence. Et, régnant sur ces échanges incessants, la lumière tour à tour éclaire et cache, semble faire surgir chaque chose dans la vie et l'ensevelir dans les ombres avant de la faire renaître encore. Lumière qui semble donner parole à ce qu'elle touche, le faire apparaître par de mystérieuses évocations, comme ces morts à qui l'on adressait des appels au secours, revenus nous apporter leurs consolations.

Dans un beau poème qui donne parole et suscite des apparitions, je trouve ces mêmes liens, tissés de sons et de sens, ces mêmes jeux d'échos et de reflets, ces mêmes appels et répons. Et surtout, une certaine clarté, réglant tous les accords, qu'aucun regard, qu'aucune lecture, ne parviennent à complètement épuiser. Sans doute n'est-elle pas la lumière pure qui absorberait tout en elle, les reliefs et les abîmes et nos propres yeux avec elle, mais ses prémices, l'image dans un fragment de son infinie beauté.

 

Gustave Roud * parle de paysages «étrangement devenus notre propre chair». Notre marche, bien plus que notre immobile contemplation, permet d'en éprouver le poids de terre et d'air, d'en respirer profondément les présences. De même, notre lecture aspire à se fondre avec le poème, à l'incorporer à tout notre être. Alors le paysage de ses mots est épelé pas à pas.

 

«Secrète parenté d'une terre et d'un corps», secrète parenté d'un poème et d'une âme tout aussi frémissante, altérée... Le chant intérieur, parce qu'il vient de la source la plus obscure, prend sève et lumière dans les mots pourtant impurs et mal taillés. On n'explique pas ce prodige. Une maîtrise du langage, si parfaite soit-elle, ne donne pas la clé. Sans doute le poète a-t-il fait corps avec ce qui demeure sans nom et qui, mystérieusement, nous apparaissant dans l'or inaltérable de sa lumière, nous révèle aussi à nous-mêmes.

 

Gérard Bocholier Abîmes cachés  Éditions L'Arrière-Pays 2010.

    * Gustave Roud (1897-1976), poète et traducteur, naquit à Saint-Légier (canton de Vaud) et résida dès l'âge de onze ans à Carrouge, en Suisse romande, dans le haut Jorat, dont le paysage est fortement présent dans son œuvre – sans qu'il soit, du tout, un poète du terroir. Philippe Jaccottet fut de ses amis.(ndlr)

    

Lire la suite

27.07.2011 | Lien permanent

Envoi n°295. Gérard Bocholier ”Cinéma”

CINÉMA

     On emporte sa lampe pour le retour, car les ampoules jaunâtres des rues seront éteintes. Le cinéma Peuf fait halte tous les jeudis dans la salle du café. Quelques rangs de chaises devant le comptoir. Le grand écran est tendu sur les fenêtres qui surplombent la rue. A l’entracte, après documentaire, actualités de la semaine et réclames, on peut acheter à la caisse, un paquet de caramels ou de bonbons acidulés.

     J’ai fini par obtenir la faveur d’assister aux séances. J’aime le bruit des deux grandes roues qui déroulent le film, dévident les destinées. Vers minuit, après avoir vu La Table aux crevés ou L’Auberge rouge, au moment de m’enfoncer dans les ténèbres sans étoiles, j’ai bien peur. Mais quelques autres lampes accompagnent les nôtres, avant de s’éteindre, une à une dispersées.

     Du brouillard flotte, un portail, un balcon nous menacent. Un grincement de gonds tout à coup nous fait sursauter.

 

Gérard Bocholier  Le Village emporté Editions L’Arrière-Pays. 2013.

Lire la suite

05.04.2017 | Lien permanent

Envoi n°296. Gérard Bocholier ”Seuil”

 

          

               SEUIL

 

     Les marches du seuil sont encore chaudes. La pierre grise a gardé pour la nuit un peu du soleil ardent de l’été. Toute la maisonnée, trois générations, est assise là. L’obscurité arrive comme une proche voisine, flânant dans les recoins des ruelles, sous les porches. Un dernier bonsoir résonne, mais on ne distingue déjà plus le visage de celui qui presse le pas, fatigué, de retour des champs.

     Le ciel devient seul vivant dans le paysage piqué d’étoiles. Pourtant, le rosier rouge, au coin du mur, continue sa danse du feu, délicieusement secrète. Une chauve-souris se risque d’une aile timide, tente un passage. On rentre enfin, mais comme à regret, comme si le meilleur du jour restait là, dans cette tranchée noire, avec le vent pour toute musique. J’aurais du mal à m’endormir. Ce que j’essaierai d'écrire tout à l’heure, avec un grillon pour complice, tentera de saisir un brin de souffle.

 

Gérard Bocholier Le Village emporté. Editions L’Arrière-Pays. 2013. 1, rue de Bennwihr. 32360 Jégun.

 

Gérard Bocholier dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°25 « Paysages du Poème » & envoi n°26 « La lumière qui soudain coule… » in «Abîmes cachés », Editions «L’Arrière-pays». 2010.

Lire la suite

12.04.2017 | Lien permanent

Envoi n°26. Gérard Bocholier. ”La lumière qui soudain coule...”


La lumière qui soudain coule

Du ciel lavé de ses ténèbres

Longtemps retournées par l'orage

Porte un peu de bleu à ses tempes

Un oiseau salue le prodige

Ce sourire qui passe et tente

De chasser les peurs les alarmes

De la mort qui roule ses foudres

Encore au fond du paysage

Par espérance violente

Son aiguille au cœur si poignante

Qu'on voudrait renaître et mourir

D'un cri perdu et retrouvé

Dans un pur noyau de silence

*

L'arbre que l'on ne peut nommer

Reste à la fenêtre obstiné

A faire signe à la lumière

Distille du rose du bleu

Pâle sur un fond dédoré

Le vide se fait sans que manquent

Le moindre suc la moindre feuille

Si pur qu'on dirait le silence

Face au tranchoir nu fasciné

Au fond des plaines la semence

De la nuit hésite à lever

Un homme sans plus d'âge étouffe

L'aveu de midi qui le ronge

Et va pourrir dans le secret

*

L'aurore à la taille élancée

N'avait plus qu'à jeter les bras

Vers le ciel à pousser la planche

Qui bouchait le rond du soleil

 

Tout le pays pouvait entrer

Les talus les oiseaux les arbres

Les maisons protégeant les drames

Laissés nus contre le silence

 

L'âme plongeait par les terrasses

Les pentes saisies par la fièvre

Jusqu'à la mort et au-delà

Dans un élan fou de lumière

 

       Gérard Bocholier Abîmes cachés. Éditions L'Arrière-Pays. 2010

   *  Gérard Bocholier, né en 1947 et directeur de la revue «Arpa», a reçu en 2011 le prix Louise Labé pour «Abîmes cachés».

           http://www.arpa-poesie.fr/Nous.html

Lire la suite

03.08.2011 | Lien permanent

Envoi n°599. Gérard Bocholier ”Quittez la chambre / Fermez les livres/...”

 

 

Quittez la chambre

Fermez les livres

 

L’éternité reste à boire

Comme un vin doux

Sur les terrasses

 

ü  

 

Je suis le Pauvre dis-tu

Je lave dans la rosée

Les âmes fatiguées

 

Vous êtes l’espérance

De mon éternité

 

ü  

 

Par le caillou

Qui l’a frappé

 

Les vêtements

Que je gardais

 

J’ai supplié

 

ü  

 

Sur le sable des belles heures

Mes pas

Sont plus légers

 

J’ai charge

D’invisible

 

ü  

 

Mon écheveau

Depuis l’enfance

Tout emmêlé

 

Comment tirer le fil

Du vrai repos

Du vrai silence ?

 

ü  

(...)

 

Gérard BOCHOLIER Veilles I.  in Vers le visage, en couverture L’échappée lumineuse, huile sur toile de Marie Alloy, éditions Le Silence qui roule, collection Poésie du silence, Marie Alloy, 26, rue du Chat qui dort, 45190 Beaugency, 2023

 

  • Gérard Bocholier dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°25 « Paysages du Poème » & 26 « La lumière qui soudain coule… » in « Abîmes cachés », éditions « L’Arrière-pays », 2010 ; envois n°295 « Cinéma » & 296 « Seuil », extraits de « Le Village emporté », éditions « L’Arrière-pays », 2013 ; Courrier des lecteurs n°67 : « Les nuages de l’âme. Journal », éditions Petra, 2016 ; Courrier des lecteurs n°102 : « Une brûlante usure. Journal »,  couverture « Sous l’écorce », peinture de Marie Alloy, collection Les Cahiers du Silence, éditions Le Silence qui roule, 2020.

 

Lire la suite

17.01.2024 | Lien permanent

Envoi n°600. Gérard Bocholier ”Par l'étroite fenêtre / Entre le pays ruisselant/ ...”

(...)

 

Par l’étroite fenêtre

Entre le pays ruisselant

Sous les poutres

 

Ainsi dans le poème

Une visitation

De grâce et de rosée

 

ü  

 

Il voudrait que  l’on retienne

De sa vie

Le plus intime

 

Que ne s’effacent pas tout à fait

L’empreinte laissée par les lys

 

La vue poignante

Des épaules

Des hanches

De la Beauté

 

ü  

 

Le poète pourrait traduire

Cette langue de boue et d’ombre

Peut-être à force d’aigus silences

 

De mots saisis

Au bout des racines

 

Que l’encre vient tôt recouvrir

 

ü  

 

Seule une langue d’air

Et de fumée

Aurait pu dire cette gloire

Limpide des jardins

 

Selon le jour montant

Encensée de pollens

 

ü  

(...)

Gérard BOCHOLIER Une échancrure II.  in Vers le visage, en couverture L’échappée lumineuse, huile sur toile de Marie Alloy, éditions Le Silence qui roule, 

collection Poésie du silence, Marie Alloy, 26, rue du Chat qui dort, 45190 Beaugency, 2023

  •  Gérard Bocholier dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°25 « Paysages du Poème » & 26 « La lumière qui soudain coule… » in « Abîmes cachés », éditions « L’Arrière-pays », 2010 ; envois n°295 « Cinéma » & 296 « Seuil », extraits de « Le Village emporté », éditions « L’Arrière-pays », 2013 ; Courrier des lecteurs n°67 : « Les nuages de l’âme. Journal », éditions Petra, 2016 ; Courrier des lecteurs n°102 : « Une brûlante usure. Journal »,  couverture « Sous l’écorce », peinture de Marie Alloy, collection Les Cahiers du Silence, éditions Le Silence qui roule, 2020 ; envois n° 599 & 600 : extraits de « Vers le visage », « Veilles I. » & «Une échancrure II. »,  éditions « Le Silence qui roule », 2023.

Lire la suite

24.01.2024 | Lien permanent

Envoi n°642. Anne Perrier ”La mort...”, en hommage à Pierre Malrieu.

La mort
Qui dit cela qui dit la mort
Comme le nom d'un vivant
Comme la douceur d'un visage
Entre les arbres
Et qui respire
Et qui repose dans l'été
Comme une renoncule d'or
 
 

Anne Perrier (Lausanne,1922 - Saxon, 2017) "Le Voyage" in "La voie nomade et autres poèmes". 
Préface de Gérard Bocholier, L'escampette éditions Poésie, 2008
 
En hommage à Pierre Malrieu, à son sourire lumineux, en remerciement des beaux moments passés à Mirabilia Museum (Penne de Tarn, village d'élection de Jean et Lilette Malrieu).
 

Lire la suite

27.11.2024 | Lien permanent

Envoi n°250. Anne Perrier ”Suspendue au fil...”

Suspendue au fil

Du lumineux été

La libellule

En gloire semble attester

Que vivre est une royauté

Fragile

 

 

 

Si j’étais le berger

De mes pensées de mes rêves obscurs

Je passerais le mur

Des nuits

J’irais conduire mon léger

Troupeau jusqu’à l’inaccessible source

Et nous boirions au long été

Perdu toute peur endormie à mes pieds

Chienne douce

 

 

 

Moi l’envolée

J’ai perdu dans les airs la trace des oiseaux

 

Moi l’écoulée

En dormant j’ai perdu la voix des passeurs d’eau

 

Je suis le chant qui s’en va tout seul

Entre terre et ciel

 

 

 

Anne Perrier Le Livre d’Ophélie 1977-1979  (p.133-134) in La voie nomade & autres poèmes. Œuvre complète 1952-2007. Préface de Gérard Bocholier. L’Escampette Editions Poésie. 2008.

 

 

Lire la suite

20.04.2016 | Lien permanent

Envoi n°677. Janine Modlinger ”Apprentissage de la vie.”...

 

 Il importe, pour l’essentiel, de lever les yeux.

                                     Pierre-Albert Jourdan

 

(…)

      Apprentissage de la vie. Prendre pour modèles le végétal, l’eau, le vent. Tout ce qui va et respire, danse et reçoit, traverse et s’offre.

 

      Ouvrir un livre de Gustave Roud, aussitôt baigner dans cette lumière dorée, dans ces blés en feu, ces visages de moissonneurs jaillis de l’été, le don de la saison et des corps en lesquels le poète a puisé sa nourriture essentielle.

     On se sent proche de lui, comme accueilli par un ami qui s’avance et vous tend les bras dans une communion avec le monde, une même célébration du « quotidien miracle ».

     Cette joie côtoie pourtant une inquiétude qui n’a cessé de le tarauder : la présence de l’ombre, de la séparation, de la mort, la venue de l’hiver, « désert de la pure solitude humaine ».

     Et l’on salue la grandeur de cet homme qui a porté sans faillir l’inexorable dualité.

 

     « Il est sentinelle dans la pénombre d’une ferme… Il descend dans le sommeil d’autrui. Il va au fond des ténèbres. Il cherche… Il murmure la grande litanie fraternelle… Ainsi il répond à toutes les créatures qui gémissent leur rapide printemps… » En ces mots, Maurice Chappaz, dans son introduction à Halte en juin, évoque Gustave Roud. Tout est dit. Faux-semblants et vanité sont écartés. Le poète n’est pas quelqu’un qui se délecte de jolis mots. Il est une sentinelle qui fraternise avec la douleur de l’humain.

 

(…)

     Au sommet des arbres, comme de pitoyables lanternes, les dernières feuilles d’automne – toutes de jaune encore – se balancent au vent, tandis que la neige tombe en lenteur sur le trottoir. J’aime ce décalage de la saison, cette surprise, cette fantaisie, où se trouve le délice de tout ce qui n’est pas ajusté à l’ordonnance de l’habitude.     

     Car ce décalage invite à célébrer la créativité, l’inédit, toutes choses qui honorent la vie à propos de laquelle le poète Roberto Juarroz disait qu’en ce monde il y a une fête secrète que nous oublions de voir.

 

           Janine Modlinger Eblouissements, préface de Gérard Bocholier, éditions Ad Solem Poésie, 2014, pages 28 & 34.

 

 

  • Janine Modlinger dans « Vous prendrez bien un poème ? » : Courrier des lecteurs n°20 ; envoi n°359 « Profusion » ; envoi n°360 « Nous avons marché » ; envoi n°394 « Ma demeure est le présent » ; envoi n°395 « Si grande, la beauté, … » ; envoi n°645 « Sur l’écriture ».

 

  • Janine Modlinger : ébauche de bibliographie : « Veille », Harmattan, 1998 ; « Bernard Picard, le don d’une présence », Biblieurope, 1998 ; « De feu vivant », éditions Eclats d’encre, 2008 ; « Une lumière à peine. Carnets », préface de Gérard Bocholier, Editions de l'Atlantique, 2012 » ; « Eblouissements », préface de Gérard Bocholier, Ad Solem, 2014 ; « Traversée » Poésie, Ad Solem, 2018 ; « D’une lumière neuve », Ad Solem, 2023.

 

Lire la suite

08.10.2025 | Lien permanent

Envoi n°645. Janine Modlinger ”Sur l'écriture”.

 

SUR L'ÉCRITURE

 

Quand je la perdis, tout devint blanc, immensément vide.

Pour conjurer le vide, pour tenter de l’habiter :

Tracer des signes sur la page, sur ce blanc, le remplir de mots.

Les lettres sont les vêtements que je porte pour habiller le vide.

Sur ma peau, sur mon corps séparé d’elle.

La page est une peau que je me reconstruis. Chaque lettre est une couture, les pages écrites une cicatrice à même la peau.

L’écriture recoud le corps (tord le cou à la mort).

Les lettres vivent, portent la vie, le souffle, le désir.

Elles vont et viennent, s’accouplent, s’ajointent, donnent naissance aux mots, mettent au monde le sens.

Le sens se répand, s’ébruite, s’envole.

Ailes du sens, ailes du désir.

Le sens se déploie en végétation, mondes, étoiles, fleurs des champs, c’est tout un monde, une luxuriance, qui renaît sur la page, sur la peau.

Les mots donnent visage, les visages prennent forme, prennent vie.

Donnent la vie.

Elle apprend à marcher sur la peau des mots, sur la page, à hauteur d’une humanité possible.

La page s’envole, elle est oiseau de vie, de partage, elle va vers la rencontre, vers le visage.

Semaison de vie, de fruits mûrs, gorgées de bonté, de beauté.

Les mots éclatent en fruits d’or sur la page.

 

Janine Modlinger, ARPA Revue de Poésie, N°145-146, Novembre 2024.

 

  • Janine Modlinger dans « Vous prendrez bien un poème ? » : Courrier des lecteurs n°20 ; envoi n°359 « Profusion » ; envoi n°360 « Nous avons marché » ; envoi n°394 « Ma demeure est le présent » ; envoi n°395 « Si grande, la beauté, … » ; envoi n°645 « Sur l’écriture ».
  • Janine Modlinger : ébauche de bibliographie : « Veille », Harmattan, 1998 ; « Bernard Picard, le don d’une présence », Biblieurope, 1998 ; « De feu vivant », éditions Eclats d’encre, 2008 ; « Une lumière à peine. Carnets », préface de Gérard Bocholier, Editions de l'Atlantique, 2012 » ; « Eblouissements », préface de Gérard Bocholier, Ad Solem, 2014 ; « Traversée » Poésie, Ad Solem, 2018 ; « D’une lumière neuve », Ad Solem, 2023.

 

Lire la suite

18.12.2024 | Lien permanent

Page : 1 2 3