Rechercher : paul de roux
Envoi n°99. Paul de Roux. ”Matin”
MATIN
Figuier frais lavé
bel amandier qui étincelle
de tant de gouttes de lumière
- la petite maison rentre dans la terre
avec son toit de tuiles brunes
par la grâce des arbres.
Paul de ROUX
Revue PORT-des-SINGES, numéro 5, 1977.
Paul de Roux, né en 1937 à Nîmes, vit à Paris ; il accueillit dans sa revue «La Traverse» (1969-1974), des poèmes de son ami Pierre-Albert Jourdan. En 1974, Pierre-Albert Jourdan fonde la revue «Port-des-Singes» (par référence au roman «Le Mont Analogue» de René Daumal) ; neuf numéros paraîtront jusqu'à sa mort (sources : Élodie Meunier).
27.02.2013 | Lien permanent
Envoi n°98. Paul de Roux. ”Les Tuiles”
LES TUILES
Elles souffrent tout, les tuiles
pluie, grêle, neige
le lichen et l'herbe folle
et le regard suspicieux et l'absence
terrible des maîtres de la maison
qui courent les chemins, les fous !
alors que les tuiles sont seules à porter
tout le poids du ciel.
Paul de ROUX
in Revue PORT-des-SINGES, n°5, 1977. Rédaction-Administration : Pierre-Albert Jourdan
20.02.2013 | Lien permanent
Envoi n°305. Paul de Roux ”Au jour le jour”.
C’est à partir du sentiment de ne plus avoir de langue, de langage, de ne plus pouvoir écrire, que croît la faim d’écrire, la faim de se refaire une langue – et j’ai envie d’écrire, un foyer, une âme.
10/07
Les pâturages célestes
de grands moutons les paissent
blancs dans l’herbe bleue
et si silencieux que c’en est une leçon
- s’assemblent les tuiles rouges pour l’entendre
et dans la toile d’araignée vilaine de ma tête
je me dis :
c’est la désolation, oui
que nous ne puissions paître la vie avec quiétude
et paix enjouée de nuages sur la terre !
17/7
Et si la seule qualité littéraire, c’était la justesse ? Ce qui est juste, c’est aussi ce qui coïncide ; par là j’aperçois le lien qui unit l’écriture à la conscience.
14/11
1976
Cette année les martinets ne sont pas revenus. Je ne vois que les hirondelles. C’est comme si un palier supérieur du ciel avait été ôté.
19/8
Il y a sous les chênes-verts comme une pomme d’ombra anthracite qui satisfait l’œil altéré par la lumière.
21/8
Paul de Roux Au jour le jour Carnets (1974-1979). Editions Le temps qu’il fait. 1986.
14.06.2017 | Lien permanent
Envoi n°307. Paul de Roux ”Au jour le jour”.
1976
Au vent
ils retournent, les saules, leur feuillage d’argent
liquide
sur le ciel et les voyageurs
tissant dans l’ombre salutaire
une retraite toujours plus sombre
jusqu’à ce point imperceptible
où leur être, ravi
sommeille.
28/8
1977
La vie et la mort se touchent
comme ces deux pièces sur les genoux de la
couseuse
dont le doigt est protégé d’un dé
et qui pique régulièrement son aiguille
dans l’une et l’autre pièce de drap
et c’est ce rapprochement que nous endurons
cette continuité de la mort contre la vie
tout au long de cette frontière qui est en nous.
3/1
Le « bleu de lune », voilà encore une nuance de bleu du ciel : celle de ce matin, où la lune est sur les bois comme une grande figure naïve et bonne.
02/9
1978
Ciel que ni le soleil ni la brume n’animent
ciel de grise brume sur nos lents travaux.
Le sang et l’esprit crient contre ces lenteurs
terribles qui contiennent comme des poches
obscures
les secrets de nos vies que nous ne voyons pas.
Plus tard on s’étonne que si lents, ces jours
aient si vite passé et que l’on n’ait rien vu
de tout ce qui était là et qui s’en est allé.
23/11
Paul de Roux « Au jour le jour » Carnets 1974-1979.Editions Le temps qu’il fait.1986.
Paul de Roux dans «Vous prendrez bien un poème ?» : envois n°98 &99 «Les Tuiles» &
«Matin», de la revue «Port-des-Singes» n°5 ; envois n°305 & 307 : extraits de «Au jour le jour».
28.06.2017 | Lien permanent
Envoi n°526. Paul de Roux ”A chaque instant” suivi de ”Derrière les cistes”
A CHAQUE INSTANT
Dans les veines du temps un filon plus précieux
que l’or, que les châteaux, que les grandes actions
un filon invisible et que nul ne connaît
en-deçà des idées, en-deçà de tout geste
un filon lancinant et qui n’existe pas
même en tant que filon, même en tant qu’invisible
à chaque instant sauve la terre.
DERRIÈRE LES CISTES
Papier de soie clouté de vieil or, la fleur de ciste
comme une sensation subtile et qui va s’échapper
et tout va s’échapper – cet insecte qui saute sur le carnet
jeune cabri couleur de miel : pfuit ! envolé !
Derrière la touffe de ciste, l’ombre
des chênes-verts, troncs en groupe muet
mais attentif peut-être, génies tutélaires du lieu
qui sauraient la patience, immobiles, de passer ?
Paul de Roux Les Pas, éditions Le Silence qui roule, Marie Alloy 26, rue du Chat qui dort 45190 Beaugency www.lesilencequiroule.com
* Paul de Roux (1937-2016) dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°98 « Matin » & n° 99 « Les Tuiles », in Revue PORT-des-SINGES, n°5, 1977, Rédaction-Administration : Pierre-Albert Jourdan** ; envois n°305 & 307, extraits de « Au jour le jour. Carnets (1974-1979) », éditions Le temps qu’il fait.1986. http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
** Paul de Roux, né en 1937 à Nîmes, vécut à Paris ; il accueillit dans sa revue « La Traverse » (1969-1974), des poèmes de son ami Pierre-Albert Jourdan. En 1974, Pierre-Albert Jourdan fonde la revue « Port-des-Singes » (par référence au roman « Le Mont Analogue » de René Daumal) ; neuf numéros paraîtront jusqu'à sa mort (sources : Élodie Meunier).
04.05.2022 | Lien permanent
Envoi n°527. Paul de ROUX ”Le Retour”, ”Plus bas” & ”Dans la cour”
LE RETOUR
La neige qui est la grâce de l’hiver
la voilà qui vole en muets tourbillons
-- un pan de la brute tombe dans le silence
et le creux de la main reçoit un frais baiser :
une goutte d’eau est de retour parmi nous.
PLUS BAS
Plus bas que la parole
et sous les faits et gestes
et toute utilité, toute nécessité
un champ d’étoiles ressuscitées
reçoit celui qui tombe et passe
au travers du plancher.
DANS LA COUR
Dans cette cour où les immeubles l’écrasent
le bouleau agite encore toutes ses feuilles au vent de novembre
-- c’est comme une corbeille de piécettes projetées vers les étages
et de minuscules ombres chinoises glissent sur les murs
à travers ses barreaux l’esprit de la terre danse.
Paul de Roux Les Pas, préface de Jacques Réda ; en couverture, aquarelle de Jacques Bibonne ; Éditions Le Silence qui roule, 2022., pp. 25, 33, 45 http://www.lesilencequiroule.com/
*Paul de Roux (1937-2016) dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°98 « Matin » & n° 99
« Les Tuiles », in Revue PORT-des-SINGES, n°5, 1977, Rédaction-Administration : Pierre-Albert Jourdan ; envois n°305 & 307, extraits de « Au jour le jour. Carnets (1974-1979) », éditions Le temps qu’il fait.1986 ; envois n°526 & 527 : extraits de « Les Pas ». http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
11.05.2022 | Lien permanent
Envoi n°587. Bernadette Engel-Roux
à Denise
Dieu sait d’où, les morts nous reviennent
et la mort ne nous sépare plus.
Mais bientôt, ils repartent,
encore Dieu sait où.
En vain je les rappelle.
Et de nouveau la Mort
est entre nous.
Jaroslav Seifert,
Être poète
Voici le temps où
le sureau noir fleurit blanc
et ses corolles lavaient nos yeux
dit l’ange de l’aïeule
qui toujours me précède
m’accompagne ou me suit
sans laisser d’ombre sur le chemin
Est-ce sa lampe de paroles
cette douceur qui ouvre clairière
devant le gravier noir de mes pas
Mais quel corps habite donc
sa forme de maintenant
sa présence évidente
Non pas une ombre
comme la nôtre au sol
grise marquant la preuve
de notre chair et son sursis
mais Ombre ainsi qu’on dit
de celles, radieuses comme la sienne
qu’habite un corps immense
léger, ombre gardienne
dont la visite nous irradie
Bernadette ENGEL-ROUX Une Visitation, éditions L’Arrière-Pays, 2005
- Bernadette Engel-Roux dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°87 & 88, extraits de « Aubes », éditions Le Bois d’Orion, 2011.
27.09.2023 | Lien permanent
Envoi n°588. Bernadette Engel-Roux
à Denise
Dieu sait d’où, les morts nous reviennent
et la mort ne nous sépare plus.
Mais bientôt, ils repartent,
encore Dieu sait où.
En vain je les rappelle.
Et de nouveau la Mort
est entre nous.
Jaroslav Seifert,
Être poète
Voici le temps où
le sureau noir fleurit blanc
et ses corolles lavaient nos yeux
dit l’ange de l’aïeule
qui toujours me précède
m’accompagne ou me suit
sans laisser d’ombre sur le chemin
Est-ce sa lampe de paroles
cette douceur qui ouvre clairière
devant le gravier noir de mes pas
Mais quel corps habite donc
sa forme de maintenant
sa présence évidente
Non pas une ombre
comme la nôtre au sol
grise marquant la preuve
de notre chair et son sursis
mais Ombre ainsi qu’on dit
de celles, radieuses comme la sienne
qu’habite un corps immense
léger, ombre gardienne
dont la visite nous irradie
Bernadette ENGEL-ROUX Une Visitation, éditions L’Arrière-Pays, 2005
- Bernadette Engel-Roux dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°87 & 88, extraits de « Aubes », éditions Le Bois d’Orion, 2011; envois n°587 & 588, extraits de "Une Visitation", éditions L'Arrière-Pays, 2005.
04.10.2023 | Lien permanent
Envoi n°87. Bernadette Engel-Roux ”Aubes”
5 décembre 2004
5 heures :
Hier soir, en ouvrant la porte une dernière fois sur le jardin, j'ai reçu la brume, non comme on reçoit une gifle de vent au visage, mais comme, ouvrant sa porte sans qu'il y eût d'autre appel qu'un appel en soi peut-être, on reçoit l'étranger qu'on n'attendait pas, debout déjà dans la clarté nocturne. La survenue inattendue de la brume, hôte que les bras ne peuvent étreindre, immense et léger corps de brume, qui tournoie, s'élève, m'enveloppe, soudain là comme le serait le corps d'une ombre revenue de chez les morts qui supplierait qu'on l'accueille, par la danse de son immense corps de vapeurs signifierait quelque chose : une invitation à la suivre ? ou une prière ? afin d'entrer, de ne plus errer à déchirer son corps fragile dans les halliers, insistante néanmoins dans le mouvement incessant de ses bras invisibles, dirait quelque chose que, dans le bonheur inespéré de ce bain de fraîcheur pris comme une toilette, l'on négligerait, sans percevoir l'appel ni la prière, inattentifs ou simplement infirmes, privés de ce qui permettrait, si quelque chose se disait là, de comprendre, d'être à la hauteur de ce qui là se passe, incertains même que quelque chose se passe, ait lieu. Et inconscients de cette infirmité, heureux naïvement de la présence, de cette eau lustrale, de ce baptême sur le seuil de la maison endormie.
Tout le jardin saisi lui aussi, envahi, soulevé du terreau des coteaux et maintenant en flottaison, le jardin comme porté dans les bras immenses de mon visiteur sans visage ni corps ni bras..., le jardin n'a plus borne ni clôture, la route qui le limite au nord n'est plus visible, ni les buissons défeuillés à l'amorce de l'hiver, ni les outils oubliés, on y marcherait sans rien heurter, délestés comme par grâce, dégrévés de peine, comme on s'avancerait sur ce qui resterait du bal du Domaine, quand tout a disparu des lustres, du château, du parc, quand ne reste plus, flottant, que le souvenir du bal sous forme de brume, forme où j'entends encore le mot de beauté, mais qu'aucune main n'informe, forme de rien, abandonnée à l'errance sur les coteaux boisés de la nuit, dans l'attente infiniment suspendue du désir qui enfin la formerait, lui donnerait corps connaissable, et désirable.
Et moi debout sur le seuil dans la nuit, saisie dans le vaste tournoiement des particules de l'immatérielle matière de brume, mêlée de terre d'eau et de ciel, terraqué semblable à ce qui sert d'espace sans nom aux figures défaites de Pierre Dubrunquez, infimes grains d'eau en suspension accrochant la lumière d'une nuit sans lune pourtant ni reflet d'aucun éclairage municipal, terraqué mobile, suspension mouvante de ciel et d'eau, danse d'une cohorte d'ombres tout à fait dissoutes, pulvérulence de graines d'eau et de nuit, – soudain la nuit comme un doigt froid me ruisselant sur l'échine, je ferme la porte et rentre.
6 heures :
Réveillée à peine, et dans le souvenir immédiatement présent de la visite qui me fut faite hier soir, je me hâte de me lever pour aller voir, revoir dans l'aube depuis le balcon sur le vide, la danse des Ombres de brume.
Mais rien : le jardin, même à cette heure très matinale, est déjà trop précis dans ses contours et rien ne demeure de ce qui me fut donné quelques heures auparavant, rien sinon moi debout, et à mes mots vains qui tenteront d'étreindre moins que brumes, abandonnée.
Bernadette Engel-Roux Aubes. Éditions Le bois d'Orion. 2011
05.12.2012 | Lien permanent
Envoi n°88. Bernadette Engel-Roux ”Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au coeur...”
7 avril 2009.
Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au cœur, à l'esprit (et plus tard peut-être sur la page). Neige l'immense merisier d'avril dans l'aube. Neige en fleurs. Fleurs de neige. La seule alliance maladroite des deux mots pour exaucer l'attente qui ne se peut combler ou satisfaire de si peu lorsque le regard, à peine éveillé, reçoit ce don.
Neige. Don des fleurs. Et d'autant plus que, de la chambre haute où il m'est fait, je suis surprise. Prise par le spectacle envahissant avant même qu'aucune pensée ou conscience de rien se soit mise en route. Cette neige en fleurs est tout ce qui se donne à voir. Ronde corbeille débordante, légère, trouée d'air partout, et suspendue. Elle occupe tout le ciel, toute la transparence vitrée de la pièce où je suis au plein du paysage. Le regard envahi avant même que l'on ait pu associer la canopée fleurie à l'arbre qui la porte, que l'on ait rendu la floraison blanche, le floconnement végétal à son corps d'arbre, à sa terre. Au-delà, les coteaux posés sous le ciel plutôt que montés de terre.
Neige en fleurs comme si rien ne la portait. Au sortir immédiat des chambres du sommeil et de la nuit, c'est le ravissement. A cette distance des baies vitrées qui ouvrent sur le balcon, le regard ne perçoit que le plus lointain. L'ancrage au sol de ce qui est plus près se dérobe. L'arbre n'est que cette neige en fleurs oublieuse de son tronc, suspendue, ballon ou nuage, mais frémissante de mille oiseaux blancs silencieux, offerts sur toute la surface des vitres, posé dans la transparence de l'air et du monde au matin.
Un deuxième pas, et le charme cesse. Tout se met en route. La pensée perd le don. L'ancre est jetée.
Mais des jours durant, je porterai l'image en moi, entre mon corps et le corps du monde bougera le fantôme de l'arbre dans ses fleurs de neige légère.
Bernadette Engel-Roux Aubes. Editions Le bois d'Orion. 2011.
20.12.2012 | Lien permanent
