14.12.2011
Envoi n°40. Victor Segalen. Conseils au bons voyageur.
CONSEILS AU BON VOYAGEUR
Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.
Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d'une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,
Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve Diversité.
Victor Segalen (1978-1919) Stèles au bord du chemin. STELES (1912-1914). in Victor Segalen par lui-même, par Jean-Louis Bédouin. Poètes d'Aujourd'hui. Seghers.1983.
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02.11.2011
Envoi n°39. Pierre-Albert Jourdan.Tombeau des oiseaux.
Tombeau des oiseaux
Novembre des oiseaux,
petits poings de terre, émerveillés,
que les arbres se lancent comme des messages ;
cris fragiles dans ces couloirs
où guettent le froid, les fusils.
La mort reçue est-elle plus cruelle
que ce rêve d'innocence
en nous comme une plaie suppurante?
Dormez maintenant dans la totale sauvagerie,
le bec d'ombre viendra bien déchirer nos chairs
pour l’ultime expiation :
le même amour pour cette terre
où l'air parfois nous portait aussi
vers des triomphes maladroits ;
notre vie soudain justifiée par-delà
les tranquilles offenses de la mort.
Pierre-Albert Jourdan Vingt-quatre poèmes in Pierre-Albert Jourdan. Hommages, études et poèmes. Thierry Bouchard Éditeur Imprimeur. 1984.
- Tombeau des oiseaux, à Philippe Jaccottet
23:08 | Lien permanent | Françoise
26.10.2011
Envoi n°38. Henri Michaux. En respirant.
EN RESPIRANT
Parfois je respire un peu plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine. Peut-être pas l'Afrique, mais de grandes choses.
Le son d'un violoncelle, le bruit d'un orchestre tout entier, le jazz bruyant à côté de moi, sombrent dans un silence de plus en plus profond, profond, étouffé.
Leur légère égratignure collabore (à la façon dont un millionième de millimètre collabore à faire un mètre) à ces ondes de toutes parts qui s'enfantent, qui s'épaulent, qui font le contrefort et l'âme de tout.
Henri Michaux La nuit remue (1935) in L’espace du dedans. Pages choisies . NRF. Gallimard.1973
- Henri Michaux dans "Vous prendrez bien un petit poème," : envoi n°37 "Poteaux d'angle" ; envoi n°39 "En respirant". Exergue à l'envoi n° 47 & sur le site de J.M. Maulpoix : http://www.maulpoix.net/Plume.html
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