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08.09.2021

Envoi n°495. Cédric Le Penven "Verger".

Verger, extraits

 

Verger : tant d’attention pour ce mot par ceux qui n’ont jamais planté 

un arbre incite à la méfiance.

 

aiguillonne ma bouche, moi qui ai passé tant d’heures entre les rangs 

de pruniers, accomplissant les gestes précis et automatiques du cueil-

leur, alors que le tracteur toussote avec régularité

 

fin mai, une fois les examens passés, alors que beaucoup d’étudiants 

me lançaient : « Bonnes vacances », je rentrais dans le mois des cerises, 

huit heures, dix heures parfois à faire des gestes utiles

 

une fois choisie une branche accusant tant de rougeur, je reste plusieurs 

minutes au même endroit. L’échelle aura le temps de connaître le sol

 

debout sur le premier barreau, mon torse contre ceux que j’éprouverai 

ensuite, je laisse mes mains se livrer à leur tâche. Elles partent de la base 

de la branche, à sa rencontre avec la charpentière, puis remontent lente-

ment en prenant soin de détacher les cerises deux par deux, en tordant 

leur pédoncule entre le pouce et l’index d’un quart de tour sec

 

l’erreur (qui survient, parfois, malgré toutes nos précautions) consiste à 

tirer sur le fruit et arracher ces rameaux très courts que l’on nomme les 

« bouquets de mai » : c’est là que naissent les fleurs qui deviendront 

fruits. Lorsque arraché, ce bouquet se retrouve entre mes mains, je dé-

tache les cerises une à une ainsi que les quelques feuilles qui l’ornent, 

pour que mon cousin ne voie pas ces promesses avortées qui joncheront 

le sol

 

les premières cerises rebondissent au fond du seau, et alors qu’il est 

sept heures du matin, les cyclistes qui passent sur la route d’à côté 

entendent une chute discontinue de billes molles qui traversent les 

hautes herbes et meurent contre les membranes élastiques de leurs 

tympans

 

dans ce geste de cueillir, je trouve de quoi penser et mourir des heures 

entières. Non qu’il soit douloureux, ni très fatigant, il apprend simple-

ment à disparaître dans un remuement de feuillages

 

ce plaisir étrange de passer des journées entières à l’abri des regards, 

ce déplacement régulier et imperceptible d’un bout à l’autre d’une 

rangée, si ce n’est par la silhouette des arbres qui, délestés de leurs 

fruits, se redressent

 

bien sûr, nous échangeons quelques paroles entre ouvriers, surtout 

en début de matinée et d’après-midi, mais vient peu à peu le moment 

où chacun renonce à parler et laisse monter en soi les mélodies en-

tendues à la radio, la voix intérieure qui parle du fils disparu, du mur 

à construire, des quelques jours de vacances entre la saison des poires 

et des pommes

 

nous sommes « une équipe » comme dit le patron, perchée et silencieuse

 

Cédric LE PENVEN, Verger in Revue Décharge 174, revue trimestrielle.

Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie, 89240 Egleny. http://www.dechargelarevue.com

 

13:27 | Lien permanent | Françoise

01.09.2021

Envoi n°494 (archives =envois n° 386 & 387), Nâdiâ Anjuman, en hommage solidaire aux femmes d'Afghanistan.

Envoi n°386

MON JARDIN

En la valeur de l’espoir toujours croire – tel est mon désir !

Barrer au chagrin le chemin, créer un autre chemin – tel est mon désir !

 

Les vignes de la vie sans cesse ont besoin d’eau ;

Après la coupe du chagrin, boire le vin de l’avenir – tel est mon désir !

 

Faire couler dans l’ombre même la fontaine des étoiles,

Peindre en vert au clair de lune les prés et les cyprès –tel est mon désir !

 

Pour que mon jardin illuminé avec les joyaux rivalise,

Inviter dans ce tableau les rayons éclatants du soleil – tel est mon désir !

 

Le temps écrira le roman de mes tourments,

Mais emplir d’or le sein de l’histoire – tel est mon désir !

 

Si l’on doit pour ses poèmes célébrer Nâdiâ  Anjuman,

Orner mille carnets de ses vers purs –tel est son désir !

 

(traduit du dari par Franck Merger)

Nâdiâ ANJUMAN (1980-2005) in ARPA, Revue de Poésie, N°125-126 ExilsMars 2019, page 137.

 « Nâdiâ Anjuman est née en Afghanistan, à Hérat, en décembre 1980. Elle a publié en 2005 son unique recueil « Fleurs de fumée (Gul-e doudi) », écrit en dari, forme afghane du persan, et comprenant des ghazals classiques, des variations autour du ghazal et des poèmes en vers libres.

N’acceptant point qu’elle écrive et qu’elle étudie, son mari l’a rouée de coups au point de la tuer, le 4 novembre 2005. Partout dans le monde, son destin a fait d’elle une figure emblématique des tragédies contemporaines de son pays. Tous les Afghans connaissent son poème « En vain » (« ‘Abas »), depuis que la chanteuse Shahlâ Zolând l’a interprété sous le titre « Fille d’Afghanistan » (« Dukht-e afghân »). ARPA, Revue de Poésie, N°125-126 Exils. Mars 2019, page 135.

 

Envoi n°387

FILLE  D’ AFGHANISTAN

Nul désir désormais d’ouvrir  la bouche : que puis-je chanter ?

Entourée de la haine de tous, que puis-je chanter ?

 

Du poison, non du miel, sur mes lèvres, que puis-je chanter ?

Maudit soit le poing du tyran sur ma bouche fracassée !

 

Qui pour partager ma peine ? Qui en ce monde à embrasser ?

Que sert de rire ou parler, de vivre ou pleurer ?

 

Captive dans une cage sans joie, sans espoir et sans désir,

A quoi bon être née pour se faire bâillonner ?

 

Ô mon cœur, oui, voici le printemps et son cortège de plaisirs,

Mais qui a les ailes attachées, comment pourrait-il voler ?

 

Je me suis longtemps tue, mais n’ai pas oublié l’art de chanter ;

Mon cœur tout ce temps tout bas a fredonné.

 

Un jour heureux, je le sais, je vais mes barreaux briser

Et sortir de ce lieu solitaire pour follement chanter.

 

Je ne suis pas, tremblant dans le vent, chétif peuplier :

Je suis fille d’Afghanistan, faite pour son triste chant exhaler.                              

(traduit du dari par Franck Merger)

Nâdiâ ANJUMAN (1980-2005) in ARPA, Revue de Poésie, N°125-126 Exils. Mars 2019, p. 135.

*« Nâdiâ Anjuman est née en Afghanistan, à Hérat, en décembre 1980. Elle a publié en 2005 son unique recueil « Fleurs de fumée (Gul-e doudi) », écrit en dari, forme afghane du persan, et comprenant des ghazals classiques, des variations autour du ghazal et des poèmes en vers libres. N’acceptant point qu’elle écrive et qu’elle étudie, son mari l’a rouée de coups au point de la tuer, le 4 novembre 2005. Partout dans le monde, son destin a fait d’elle une figure emblématique des tragédies contemporaines de son pays. Tous les Afghans connaissent son poème « En vain » (« ‘Abas »), depuis que la chanteuse Shahlâ Zolând l’a interprété sous le titre « Fille d’Afghanistan » (« Dukht-e afghân »). ARPA, Revue de Poésie, N°125-126 Exils. Mars 2019, p. 135.  

 

*Cf. Vous prendrez bien un poème ? : envoi n°291 « Le Suicide et le Chant. Poésie populaire des femmes pashtounes » ; envoi n°292 Mermed : « Pashtoune. Digressions autour de la poésie des femmes pashtounes. »                   

 

 

        Françoise Vignet

    vignetfrancoise@gmail.com

 

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14:39 | Lien permanent | Françoise