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14.11.2018

Envoi n°364. Joë Bousquet "Des gestes d'herbe transie""

20 AVRIL 1947

Mon corps est mon église

J’en ai fait mon cheval

 

Viens ma belle à l’église

L’église où j’entre seul…

 

Toutes les cloches sonnent

Au cou de mon cheval

 

DES GESTES D’HERBE TRANSIE

 

Avec la pierre transparente

Le chant de la mer est entré

Je l’ai entendu dans ta voix

 

Il se taisait avec tes yeux

 

Voile une tente

Dont le battant s’est déchiré

 

Petite sœur, herbe transie

Voile la tente,

Jette au ciel ses pans déchirés

 

Joë Bousquet (1) Le Sème Chemins. pp. 41 & 45. Rougerie,  éditeur à Mortemart. 1981.

 

N.B. : Joë Bousquet dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°12 «A l’enseigne de l’abeille d’hiver » ; envoi n°13 «Chanson de route » ; envoi n°110 «Le baiser» ; envoi n°111

« La rainette du noir » ; envoi n°363 « Je n’y puis rien… ». http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

[1] « Joë Bousquet est né à Narbonne en 1897. «Le 27 mai 1918, à Vailly, lors d'une contre-attaque de l'armée française, une balle atteignit Joë Bousquet en pleine poitrine, sectionnant la moelle épinière. De cette chair désormais en miettes naîtra un écrivain au corps illimité (...) Sa chambre à Carcassonne n'est pas celle d'un reclus, d'un gisant, mais la capitale d'un monde (…)» Pierre Drachline Poésie 1. n°6, été 1996. Dossier : le voyage, l'ailleurs.

22:40 | Lien permanent | Françoise

07.11.2018

Envoi n°363. Joë Bousquet "Je n'y puis rien..."

     « Je n’y puis rien : ma vie est naïve comme un menteur. Mon ami Max Ernst, avant de me connaître, était lieutenant dans l’armée allemande. J’ai été blessé [1]sans doute par un homme de son bataillon, par un homme de son régiment, si les Allemands qui nous ont battus ce jour-là étaient aussi nombreux qu’on l’a dit. Un capitaine français m’avait donné l’ordre de prendre le village de Vailly où l’ennemi venait d’entrer. Je suis tombé en exécutant cet ordre ambitieux et mes hommes m’ont emporté dans le crépuscule. Quand j’ai connu Max, il m’a raconté ce qu’il avait vu de cette bataille : les brouillards du soir ont facilité notre avance, disait-il, la venue de la nuit nous a dérobé la retraite des Français. Quand je suis sorti de Vailly on voyait des étoiles. J’ai demandé à Max Ernst de faire avec un de mes rêves le sujet d’un tableau. Il m’envoie un magnifique sous-bois que je contemple avant de m’endormir et que je vois aussitôt s’ouvrir sur un paysage pénétré d’évocations sublimes. Sur une route du front j’avais rattrapé ma compagnie exténuée et mon capitaine affligé, recru de fatigue. La mort les avait enfermés dans les actions où elle les avait surpris, ils étaient noyés dans la guerre, l’avaient vue, tandis que je lui échappais, devenir chaque jour plus terrible et Houdard[2] me confiait son immense désarroi.

     Enfin, nous nous arrêtions devant un cimetière où j’entrais malgré les supplications d’un soldat. Ebloui par la beauté des arbres et du ciel, je me sentais, tout d’un coup, envahi par une extase muette et confondu de bonheur à la pensée qu’entré derrière moi, Houdard découvrait un sujet d’extase dans l’objet de ma contemplation. Alors, je le menais devant des tonnelles mordorées où se dressaient, toutes nues, des saintes couleur d’or et nous regardions ensemble ces objets étonnants. Je devais les reconnaître, le lendemain, dans le tableau de Max. »

Joë Bousquet Le Bréviaire bleu. pp. 60-61. Rougerie éditeur. Mortemart. 1977.

N.B. : Joë Bousquet dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°12 «A l’enseigne de l’abeille d’hiver » ; envoi n°13 «Chanson de route » ; envoi n°110 «Le baiser» ; envoi n°111 « La rainette du noir ». http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

[1] « Joë Bousquet est né à Narbonne en 1897. «Le 27 mai 1918, à Vailly, lors d'une contre-attaque de l'armée française, une balle atteignit Joë Bousquet en pleine poitrine, sectionnant la moelle épinière. De cette chair désormais en miettes naîtra un écrivain au corps illimité (...) Sa chambre à Carcassonne n'est pas celle d'un reclus, d'un gisant, mais la capitale d'un monde (…)» Pierre Drachline Poésie 1. n°6, été 1996. Dossier : le voyage, l'ailleurs.

[2] Houdard mourra le 28 mai 1918 : « Le capitaine de la troisième compagnie du 156ème régiment d’infanterie où Joë Bousquet a reçu ses galons de lieutenant, était un jésuite. Il eut un ascendant considérable sur le jeune homme qui, ayant choisi de devancer son destin en s’engageant dès 1916 à l’âge de 19 ans, fit à ses côtés son apprentissage de la guerre. »  http://lepervierincassable.net/spip.php?article278

18:07 | Lien permanent | Françoise

31.10.2018

Envoi n°362. James Sacré "D'une langue à l'autre..."

D’une langue à l’autre pour en avoir une

Qui soit la mienne, mais sans oublier

Que c’est pour te causer.

Ce qu’on met dans le poème, c’est pas

De l’éternité, plutôt

Comme un sourire (langue étrangère, patois d’une

région

Qui sont venus dans mon français parlé :

Poème écrit) ma langue fragile pour te causer

Peut-être à côté. Sans vérité.

*

Du savoir bien écrire à des manières de pas savoir

Le poème s’égare : les mots ne sont jamais

Ni le bonheur ni le malheur du monde.

*

(Des mots comme autant de fois le mot comme

 

Ecrire c’est quand même

Une affaire d’espace et de temps :

Bien être ou façons de peu vivre, des mots

Qui sont des gestes dans le monde.)

*

Quelqu’un s’en va

D’un poème à l’autre, sans trop

Attendre rien.

Les mots qui sont là, le dico public

On traîne un peu, le temps regarde

Tu vas t’en aller

Qu’est-ce qu’on aura mesuré ?

 

(Quelqu’un

D’un poème à l’autre

 

S’en va sans trop

Des mots sont là

Va s’en aller

Qu’est-ce qu’on aura mesuré ?

James Sacré La nuit vient dans les yeux. Pages10 à 13.Tarabuste Editeur. 1996.

10:37 | Lien permanent | Françoise