06.06.2018
Envoi N°349. Fernando Pessoa /Alberto Caeiro "Je suis un gardeur de troupeaux..."
LE GARDEUR DE TROUPEAUX
IX.
Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau, ce sont mes pensées.
Et mes pensées sont toutes sensations.
Je pense avec les yeux et les oreilles
Et les mains, et les pieds
Et le nez et la bouche.
Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en savoir le sens.
Voilà pourquoi lorsque en plein jour de chaleur
Je me sens tout triste d’en jouir tellement,
Et que je m’étends de tout mon long dans l’herbe,
Et que je ferme mes yeux brûlants,
Je sens tout mon corps étendu dans la réalité,
Je connais la vérité et suis heureux.
Fernando Pessoa/ Alberto Caeiro « Anthologie essentielle », présentée, traduite et commentée par Patrick Quillier, bilingue. Editions Chandeigne, 2016.
O GUARDADOR DE REBANHOS
IX.
Sou um guardador de rebanhos.
O rebanho é os meus pensamentos
E os meus pensamentos sao todos sensaçoes.
Penso com os olhos e com os ouvidos
E com as maos e os pés
E com o nariz e a boca.
Pensar uma flor é vê-la e cheirà-la
E comer um fruto é saber-lhe o sentido.
Por isso quando num dia de calor
Me sinto triste de gozà-lo tanto,
E me deito ao comprido na erva,
E fecho os olhos quentes,
Sinto todo o meu corpo deitado na realidade,
Sei a verdade e sou feliz.
Fernando Pessoa/ Alberto Caeiro « Anthologie essentielle », présentée, traduite et commentée par Patrick Quillier, bilingue. Editions Chandeigne, 2016.
19:05 | Lien permanent | Françoise
30.05.2018
Envoi n°348. Laurent Deheppe "Papier millimétré".
Papier millimétré
Je vais bien, ou quelque chose comme ça. A dire vrai j’ai une doublure. Elle travaille à ma place, fait la queue dans les supermarchés, tombe en panne de voiture…, tandis que moi j’arrive pour les couchers de soleil, les nuits d’amour et la senteur des roses.
A l’occasion d’une côte cassée, un toubib un peu idiot m’a fait passer un électrocardiogramme. D’où ces trois vers, notés le soir même sur le papier millimétré :
Par minute soixante-et-une
pulsations sur le charleston
un cœur qui bat – grandiose
Je lis toujours beaucoup, ce qui laisse peu de temps pour écrire. Qu’importe, les livres sont faits pour être lus et non pour être écrits. Et puis comment se faire entendre au milieu du vacarme ?
Le reste est plus abstrait. Je pense à toi qui à présent réside hors gel. Au drapeau à sept couleurs du ciel, que des anges facétieux déploient pour les rêveurs. Ici-bas l’enfer n’a qu’une saison et elle a la taille d’une carte bancaire.
Laurent DEHEPPE, revue « Décharge » n°177. Jacques Morin, association Les Palefrenier du rêve,
4, rue de la Boucherie, 89240 Egleny. http://www.dechargelarevue.com
17:44 | Lien permanent | Françoise
23.05.2018
Envoi n°347. Marilyne Bertoncini "Ici tout en bas de la falaise..."
Ici
tout en bas de la falaise
le noir granit creuse une vasque si profonde qu’à
marée basse on y entre
à mi-corps
Entre deux roches se cachent les tourteaux
aux carapaces vernissées
de transparentes chevrettes
les mouvantes anémones
et la fine dentelle des laminaires
sur l’écran de l’eau
Flottants comme ces algues entre deux profondeurs
tendant leurs rets doux et luisants dont la main ne saisit
que fuite coulissante
les lieux m’échappent
Pour ceux qui entrent
dans les mêmes fleuves
autres et autres coulent les eaux
et des âmes aussi s’exhalent
des substances humides[1]
Marilyne Bertoncini « La dernière œuvre de Phidias[2] ». Jacques André éditeur. Coll. Poésie XXI. Lyon. 2017, pages 19 & 20.
[1] « Les citations en italique alignées à droite sont extraites de « L’Odyssée », dans la traduction de Victor Bérard, Les Belles Lettres, Paris, 1924, et des « Fragments » d’Héraclite dans « Les Présocratiques », traduction P. Dumont, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1988. » page 33.
[2] « De Phidias, fils de Charmidés, ainsi qu’il avait signé sur le socle d’une statue à Athènes, au V° siècle avant J-C, on ignore presque tout.(…) Le mot « exil » a sans doute fait naître dans mon imaginaire l’idée qu’il finit sa vie dans l’île de Lemnos, attaché à chercher jusqu’à la fin, dans les veines des marbres bruts, le visage des dieux.» (4ème de couverture).
18:24 | Lien permanent | Françoise
