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14.03.2018

Envoi n°337. Pierre Maubé " ce qu'il y a de nocturne..."

ce qu’il y a de nocturne

en chacun de mes jours

ne craint pas le soleil

 

ce qu’il y a de vulnérable

aux lisières de ma peau

s’habitue aux blessures

 

ce qu’il reste de sève neuve

dans les méandres de mes veines

prend la peine de mûrir

 

il faut seulement parfois

autant que possible

que les barbelés de vos paroles

s’écartent légèrement

 

pour laisser passer

un souffle de silence

 

Pierre Maubé, extrait de la revue ARPA, 

N° 120-121 « Lire… Délire… Des lyrismes », 

Revue de Poésie, octobre 2017.

 

 

15:48 | Lien permanent | Françoise

07.03.2018

Envoi n°336. Arnaud Beaujeu " Un, deux, trois, quatre, cinq..."

UN, DEUX, TROIS, QUATRE, CINQ…

L’horizon

     J’ai quitté l’horizon le jour où j’ai compris que l’amour me quittait. Je suis descendue au village, avec mes deux enfants, car j’ai compris que je tenais plus que tout à ma liberté : j’ai quitté l’horizon pour retrouver la liberté

Deux châteaux

     Le village, au-dessus des gorges, porte les ruines de deux châteaux, les chats s’y sont multipliés, des blancs, des roux, des noirs, des gris… En montant tout en haut, on les retrouve comme par magie. Les morts du cimetière veillent au-dessus des toits en tuiles cascadées : plus haut même que le campanile et l’horloge du clocher. Un vieux cyprès couvre le mur et les tombes de fer forgé

     Dans un ovale émaillé, le nom d’une héroïne, morte après son enfant, à l’âge de 27 ans. Dispersée, la rose des vents… Au sortir du cimetière, d’abondantes figues violettes au cœur rouge éclaté. Par le bas du village, on peut descendre jusqu’aux gorges. Un cabanon aux oliviers invite à faire la sieste à l’ombre de son pré. Sous le mûrier, une meule de pierre sert désormais de table. En arrivant à la rivière, on remonte son cours, les pieds saisis par l’eau glacée.

Trois femmes

     Chaque jour à la même heure, elle sort avec sa chèvre, son chien et son mouton : ils suivent la lumière du soleil en hiver. Elle s’assoit sur une pierre du muret et regarde la vérité en face : sa campagne durera autant qu’elle sera là, après ce sera autre chose. La chèvre est un peu malade, peut-être ne passera-t-elle pas les Pâques fleuries. Le mouton est plus jeune, elle l’a sauvé de l’abandon, deux été de cela. Le chien jappe gaiement. Elle regarde la route : au virage du grand chêne, s’approchent deux passants

     Elle peint des aquarelles qu’elle passe au fixateur, des aquarelles bleues et lumière, d’automne, printanières. Elle ne veut pas les vendre plus que leur vraie valeur : celle du temps passé à les faire et du cœur qu’elle y met. Elle fait comme le portrait des choses, elle en a le secret. Puissiez-vous penser qu’elle l’ignore, alors elle vous regarde d’un regard bleu rieur

    Elle est la fille du garde-barrière. A Saint-Paul, elle posait pour les plus grands peintres d’hier. Son père nommé ici, elle aussi l’a suivi. De cette gare, les trains partaient, chargés de bouchons et de fleurs. A présent, il n’en reste que cette gare, et elle

(…)

Arnaud Beaujeu UN, DEUX, TROIS, QUATRE, CINQ…, extraits de la revue ARPA, N° 120-121, Revue de Poésie, octobre 2017.

N.B. : l’absence de point final en fin de paragraphe est conforme à la mise en page désirée par l’auteur (N.D.V.P.B.U.P.) !

 

 

 

 

15:47 | Lien permanent | Françoise

28.02.2018

Envoi n°335 bis: Philippe Jaccottet "Le mot Joie".

*

(Prière des agonisants : bourdonnement

d’abeilles noires, comme pour aller recueillir

au plus profond de fleurs absentes

de quoi faire le miel dont nous n’avons jamais goûté.

*

Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines

qui vivaient sur le toit du monde

au fond de temples pareils à des forts

dressés sur le passage de vents inconnus

dont leurs conques ramassent la violence.

 

Leur gong tonne

ou c’est un glacier qui se fend.

 

Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante

et la plus basse jamais entendue,

on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,

attelés à plusieurs pour labourer sans relâche

le champ coriace de l’éternité.

 

Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier

de l’aube au soir ?

 

Leurs voix à la mesure des montagnes

les tenaient-elles en respect ?

 

On les écoute maintenant de loin,

nous les bègues à la voix brisée,

dispersés comme paille au moindre souffle.)

*

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Pages 725-726.  Préface de Fabio Pusterla. Edition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

 

 

 

 

(…)

 

*

La lyre de cuivre des frênes

a longtemps brillé dans la neige.

 

Puis, quand on redescend

a la rencontre des nuages,

on entend bientôt la rivière

sous sa fourrure de brouillard.

 

Tais-toi : ce que tu allais dire

en couvrirait le bruit.

Ecoute seulement : l’huis s’est ouvert.

 

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Page 732.

 

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