21.02.2018
Envoi n°335. Philippe Jaccottet "Le mot Joie".
(…)
Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines
qui vivaient sur le toit du monde
au fond de temples pareils à des forts
dressés sur le passage de vents inconnus
dont leurs conques ramassent la violence.
Leur gong tonne
ou c’est un glacier qui se fend.
Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante
et la plus basse jamais entendue,
on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,
attelés à plusieurs pour labourer sans relâche
le champ coriace de l’éternité.
Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier
de l’aube au soir ?
Leurs voix à la mesure des montagnes
les tenaient-elles en respect ?
On les écoute maintenant de loin,
nous les bègues à la voix brisée,
dispersés comme paille au moindre souffle.
(…)
Philippe Jaccottet Le Mot joie, extraits, in Œuvres. Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.
16:03 | Lien permanent | Françoise
14.02.2018
Envoi n°334. Wang Wei & Lieou Tch’ang-k’ing : "Cent quatrains des T'ang".
« Clôture aux cerfs »
Dans la montagne déserte, l’on ne voit personne.
A peine parviennent quelques voix lointaines.
Le reflet du jour envahit le bois sombre,
Eclairant encore de la mousse dans l’ombre.
WANG Wei
Maison dans l’allée aux bambous
Seul, assis parmi les bambous solitaires,
Je joue du luth et siffle longuement.
Profonde est la forêt, personne ne m’entend,
Vient la lune blanche qui m’éclaire.
WANG Wei
Jouant du luth
Sur les sept cordes frissonnantes
J’entends, calme, le vent dans les sapins fraîchir.
C’est un morceau antique, de moi seul préféré,
La mode du jour ne le reprend plus guère.
LIEOU Tch’ang-k’ing
« CENT QUATRAINS DES T’ANG », traduits du chinois par LO TA-KANG, préface de Stanislas Fumet, avec dix reproductions de peinture du palais impérial de Pékin. A La Baconnière- NEUCHATEL.1947.
* Présence de la poésie japonaise dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°3 : « Haïku », préface d’Yves Bonnefoy ; envoi n°107 : Bashô « La Sente Étroite du Bout-du-Monde in Journaux de voyage » ; envoi n°143 : Saigyo « Poèmes de ma hutte de montagne » ; envois n°174 & 286 : « Haïku », présentés et transcrits par Philippe Jaccottet.
* Présence de la poésie chinoise : envois n°46 & n°194« Poèmes Chan » (l’école chinoise « chan » est l’ancêtre de l’école japonaise « zen »), présentés et traduits par Jacques Pimpaneau ; envoi n°97 « Tsoui-hao in Poésies de l'époque des T’ang. » ; envois n°233 & 234 : Wang Wei « Quatrains des T’ang » ; envoi n°239 : Jia Dao, Li Po, traduit par François Cheng POESIE CHINOISE Calligraphies de Fabienne Verdier.
Références complètes sur : http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
15:54 | Lien permanent | Françoise
07.02.2018
Envoi n°333. Philippe Jaccottet "L’ignorant"
L’IGNORANT
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »
Philippe Jaccottet L’IGNORANT poèmes (1952-1956). Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage in Œuvres. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.
23:28 | Lien permanent | Françoise
