11.08.2021
Envoi n°491. Philippe Jaccottet Hommage (archives : envois n°117 & 118).
1) Envoi n°117.
(…)
J'essaie de me rappeler de mon mieux, et d'abord, que c'était le soir, assez tard même, longtemps après le coucher du soleil, à cette heure où la lumière se prolonge au-delà de ce qu'on espérait, avant que l’obscurité ne l'emporte définitivement, ce qui est de toute manière une grâce ; parce qu'un délai est accordé, une séparation retardée, un sourd déchirement atténué – comme quand, il y a longtemps de cela, quelqu'un apportait une lampe à votre chevet pour éloigner les fantômes. C'est aussi une heure où cette lumière survivante, son foyer n'étant plus visible, semble émaner de l'intérieur des choses et monter du sol ; et, ce soir-là, du chemin de terre que nous suivions ou plutôt du champ de blé déjà haut mais encore de couleur verte, presque métallique, de sorte qu'on pensait un instant à une lame, comme s'il ressemblait à la faux qui allait le trancher.
(…)
(…) C’est alors, c'est là qu'était apparu, relativement loin, de l'autre côté, à la lisière du champ, parmi d'autres arbres de plus en plus sombres et qui seraient bientôt plus noirs que la nuit abritant leur sommeil de feuilles et d'oiseaux, ce grand cerisier chargé de cerises. Ses fruits étaient comme une longue grappe de rouge, une coulée de rouge, dans du vert sombre ; des fruits dans un berceau ou une corbeille de feuilles ; du rouge dans du vert, à l'heure du glissement des choses les unes dans les autres, à l'heure d'une lente et silencieuse apparence de métamorphose, à l'heure de l'apparition, presque, d'un autre monde. L'heure où quelque chose semble tourner comme une porte sur ses gonds.
(…)
Une douceur sans limite frémissait sur tout cela comme un souffle d'air, fraîchissant à l'approche de la nuit. Je crois que notre écorce, plus rugueuse d'année en année, s'est assouplie pendant quelques instants, comme la terre dégèle et laisse l'eau nouvelle sourdre à sa surface.
(…)
Conseils venus du dehors : certains lieux, certains moments nous « inclinent », il y a comme une pression de la main, d'une main invisible, qui vous incite à changer de direction (des pas, du regard, de la pensée) ; cette main pourrait être aussi un souffle, comme celui qui oriente les feuilles, les nuages, les voiliers. Une insinuation, à voix très basse, comme de qui murmure : regarde, ou écoute, ou simplement : attends. Mais a-t-on encore le temps d'attendre, la patience d'attendre ? Et puis s'agit-il vraiment d'attendre ?
S'est-il rien passé ?
(…)
Philippe Jaccottet Le Cerisier in Cahier de Verdure. nrf Gallimard. 2007.
2) Envoi n°118.
La pluie est revenue, sur les feuillages en quelques jours multipliés, épaissis. On aurait dit qu'une ombre était prisonnière de cette cage fragile.
Le foisonnement heureux, sous la pluie, des feuillages ; en quelques jours, tout n'est plus que grottes, pavillons, armoires sombres où brillent vaguement des robes.
Comme quand traîne un peu de brume sur une source qui a pris la couleur des plantes qui l'abritent, un trouble embue. Le voile qui amortit et qui aiguise la violence montée des profondeurs.
Des êtres jamais vus, comme assis sous des nuages dont le bord serait argenté par la lune.
Avant que tu ne passes une bonne fois au nombre des fantômes, écris qu'il n'y a pas de plus haut ciel que cette source couleur d'herbe.
Philippe Jaccottet in Cahier de verdure. nrf Gallimard, 2007.
- Philippe Jaccottet dans « Vous prendrez bien un poème ?» est présent à titre de traducteur de Erika Burkart (envois n° 27, 28, 65, 66), Hölderlin (envois n°76, 77), Ossip Mandelstam (envois n°57, 58, 59, 60) ; à titre de préfacier de Gustave Roud (envois n°31, 32, 95, 96) et de Pierre-Albert Jourdan (envoi n°84); à titre de dédicataire de P.A.J.(envoi n°39).
- Judith Chavanne "Philippe Jaccottet Une poétique de l’ouverture." Éditions Séli Arslan. 2003
21:50 | Lien permanent | Françoise
04.08.2021
Envoi n°490. Françoise Hàn "Depuis que la nuit est tombée sans crépuscule..."
Depuis que la nuit est tombée sans crépuscule
le poème est devenu l’ombre de ton absence
comme si ton absence pouvait tenir
sur une feuille de papier
de toutes parts elle déborde
il n’y a plus de marge où s’attendre
il n’y a plus de vide où s’atteindre
il n’y a plus de silence où s’entendre
il y a surcharge encombrement vacarme
les mots se sont repliés
sur eux-mêmes
ont cessé de voir
au-delà de cette nuit
Françoise Hàn Sans fragment de bleu in Ce pli ouvert. Peintures originales de Jean-Michel Marchetti, éditions Jacques Brémond, 2015. https://editions-jacques-bremond.fr/
21:48 | Lien permanent | Françoise
28.07.2021
Envoi n°489. Françoise Hàn "Un été sans fin. III"
Un été sans fin – III
Nous avons eu tant de lumière
non l’éblouissement
non la fleur qui s’ouvre
dans les ténèbres et grandit
jusqu’à recouvrir
le monde entier
mais la clarté qui le baigne
qui mouille les rochers
fait resplendir la cime des arbres
donne vie aux choses
au-dessus de leurs ombres
qui prend les rêves
des mains de la nuit
sans les défaire et les porte
au-delà des horizons
qui apaise les tourbillons
et désaltère les soifs
sans troubler les reflets de la source
elle avait posé sur nos épaules
un manteau enchanté
qui nous préservait
d’être la proie l’un de l’autre
nous irons en elle
bien plus loin
que nous-mêmes
Françoise Hàn Un été sans fin. Editions Jacques Brémond, 2008
21:46 | Lien permanent | Françoise
