22.09.2021
Envoi n°497 : Françoise Hàn "Plus loin dans l'inconnu"
Plus loin dans l’inconnu
Nous ne demandions pas à arriver quelque part, juste à
aller toujours plus avant.
Nos chemins n’ont pas divergé, mais le tien a pris fin, le
mien s’enfonce dans un temps qui n’est plus le nôtre.
Ma plume ne glisse plus sur le papier, reste en suspens,
ou pis, grince et rature. Sait que l’écriture ne t’atteindra pas,
s’obstine pourtant. Ouvrir, ouvrir, encore.
Si l’espace-temps n’est que relations entre les choses,
entre les êtres, que devient-il quand la distance est infinie ?
Françoise Hàn (1928-2020) Sans fragment de bleu in Ce pli ouvert
Peintures originales de Jean-Michel Marchetti, Editions Jacques Brémond, 2015.
*Françoise Hàn dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n° 489 « Un été sans fin » ; envoi n°490 « Depuis que la nuit est tombée sans crépuscule ».
17:59 | Lien permanent | Françoise
15.09.2021
Envoi n°496. Cédric LE PENVEN "Verger" (extraits)
Verger (extraits)
(…)
Il n’est pas question de cœur, ni d’anges, ni de souvenirs. Il est question de gagner un peu d’argent chez un cousin arboriculteur pour pouvoir continuer d’aller à l’université, et de passer des concours pour éviter le métier de tes grands-parents
tu sais trop combien le sommeil est difficile pour le paysan devenu fonctionnaire de l’Europe, simple rouage désormais d’une machine à emprunts, à intérêts, qui se doit de croître en permanence
tu sais trop combien ton grand-père est mort parce qu’il épandait des produits miracles par hectolitres sans la moindre protection
il s’extasiait devant des fruits énormes et lisses, comme si le sol avait soufflé dans les racines pour les gonfler
cette illusion s’évanouit quand la prostate ou le pancréas se parent de taches sombres
p.38
(…)
cinq heures du matin, je suis éveillé, encore
la fenêtre du bureau découpe un bloc de nuit qui pèse lourd sur ma nuque
j’ai le crâne si poreux que tout ce qui dehors halète, rêve, respire dans les buissons épineux, sous les tas de bois, dans le foin gris et moite des granges abandonnées, converge et pénètre ce refuge exigu
les rapaces nocturnes esquivent les troncs lisses des futaies, la sauvagine remonte les coulées, les crapauds sortent de sous les dalles en béton et ma bibliothèque ressemble à une arche sans capitaine où chacun a le droit à la parole
sans parler de cet enfant au regard panique et à la bouche cousue qui s’est tourné et retourné dans mon lit. Il tire la couverture à lui
je dois me lever et écrire pour qu’ils me laissent un peu tranquille p. 47
Cédric LE PENVEN, Verger in Revue Décharge 174, revue trimestrielle.
Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie, 89240 Egleny. http://www.dechargelarevue.com
* Cédric LE PENVEN dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°495 : « Verger » (extraits) in Revue « Décharge » 174, revue trimestrielle, pp. 36-37.
14:36 | Lien permanent | Françoise
08.09.2021
Envoi n°495. Cédric Le Penven "Verger".
Verger, extraits
Verger : tant d’attention pour ce mot par ceux qui n’ont jamais planté
un arbre incite à la méfiance.
aiguillonne ma bouche, moi qui ai passé tant d’heures entre les rangs
de pruniers, accomplissant les gestes précis et automatiques du cueil-
leur, alors que le tracteur toussote avec régularité
fin mai, une fois les examens passés, alors que beaucoup d’étudiants
me lançaient : « Bonnes vacances », je rentrais dans le mois des cerises,
huit heures, dix heures parfois à faire des gestes utiles
une fois choisie une branche accusant tant de rougeur, je reste plusieurs
minutes au même endroit. L’échelle aura le temps de connaître le sol
debout sur le premier barreau, mon torse contre ceux que j’éprouverai
ensuite, je laisse mes mains se livrer à leur tâche. Elles partent de la base
de la branche, à sa rencontre avec la charpentière, puis remontent lente-
ment en prenant soin de détacher les cerises deux par deux, en tordant
leur pédoncule entre le pouce et l’index d’un quart de tour sec
l’erreur (qui survient, parfois, malgré toutes nos précautions) consiste à
tirer sur le fruit et arracher ces rameaux très courts que l’on nomme les
« bouquets de mai » : c’est là que naissent les fleurs qui deviendront
fruits. Lorsque arraché, ce bouquet se retrouve entre mes mains, je dé-
tache les cerises une à une ainsi que les quelques feuilles qui l’ornent,
pour que mon cousin ne voie pas ces promesses avortées qui joncheront
le sol
les premières cerises rebondissent au fond du seau, et alors qu’il est
sept heures du matin, les cyclistes qui passent sur la route d’à côté
entendent une chute discontinue de billes molles qui traversent les
hautes herbes et meurent contre les membranes élastiques de leurs
tympans
dans ce geste de cueillir, je trouve de quoi penser et mourir des heures
entières. Non qu’il soit douloureux, ni très fatigant, il apprend simple-
ment à disparaître dans un remuement de feuillages
ce plaisir étrange de passer des journées entières à l’abri des regards,
ce déplacement régulier et imperceptible d’un bout à l’autre d’une
rangée, si ce n’est par la silhouette des arbres qui, délestés de leurs
fruits, se redressent
bien sûr, nous échangeons quelques paroles entre ouvriers, surtout
en début de matinée et d’après-midi, mais vient peu à peu le moment
où chacun renonce à parler et laisse monter en soi les mélodies en-
tendues à la radio, la voix intérieure qui parle du fils disparu, du mur
à construire, des quelques jours de vacances entre la saison des poires
et des pommes
nous sommes « une équipe » comme dit le patron, perchée et silencieuse
Cédric LE PENVEN, Verger in Revue Décharge 174, revue trimestrielle.
Jacques Morin, 4 rue de la Boucherie, 89240 Egleny. http://www.dechargelarevue.com
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