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24.11.2021

Envoi n°503. Alban Karcher

Δρόμο

 

C’est une route qui monte et dans ton dos la mer

existe peut-être c’est une route

qui coupe la montagne

comme plaie que passant

tu empêches de guérir

se refermer c’est une route ouverte

à toutes les possibilités

d’accident

chutes de pierres sur toi ou de toi au ravin

choc frontal

tu klaxonnes à chaque virage est une victoire

sur la mort à chaque virage

tu te dis sûre ma mort cette fois

et tu admires les Grecs

qui ne meurent pas

ou en reviennent

café frappé à la main sur une bécane poussive

le casque à l’autre bras pour l’équilibre

ou au volant

café frappé à la main

d’un camion benne chargé de gravats

six fois le jour

n’allant peut-être nulle part passant simplement là

et repassant six fois le jour comme

pour apaiser le dieu de la montagne

voilà

tes pierres qu’on a prises

pour faire la route tes pierres entre nos bonnes mains

voilà

tes pierres qu’on a  prises

 

Pour de tels matins

je serais prêt je crois à donner cinq ou six années

de ma vie pour

ces couleurs nouvelles que dilue l’air absinthe

les aboiements du coq au lever de la mer

 

Alban Kacher, revue ARPA* N°132, juin 2021.  www.arpa.poesie.fr

 

* « Alban Kacher a 21 ans. Il a reçu en 2020 le prix de La Crypte pour son recueil Volvere. »

https://www.editionsdelacrypte.fr/auteurs/alban-kacher/

 

 

 

15:28 | Lien permanent | Françoise

17.11.2021

Envoi N°502. Anna Akhmatova Requiem 4 & Amedeo Modigliani Paris 1910 1911

 

4.

Si l’on t’avait montré, à toi, la rieuse,

Toi la pécheresse si joyeuse,

La tant aimée de tes amis,

Ce qu’il adviendrait de ta vie,

Ces queues derrière trois cents personnes

Sous les murs des Croix* avec tes colis,

Et la brûlure de tes larmes

Faisant flamber la glace neuve.

Dans la prison vacille un peuplier.

Pas un bruit. Pourtant, ici, combien

De vies innocentes s’éteignent...

 *Prison de Léningrad

 Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) REQUIEMp.33 Préface, illustrations & traduction du russe par Sophie Benech, édition bilingue. Editions Interférences, 2005.

ü  

     (...)

     Je le* vis très peu en 1910. Il m’écrivit pourtant tout l’hiver. J’ai gardé en mémoire quelques phrases de ses lettres, entre autres celle-ci : « Vous êtes en moi comme une hantise ». Qu’il composât des vers, il ne me le disait pas.

    Comme je comprends maintenant ce qui le frappait plus que tout : cette faculté chez moi à deviner les pensées, voir les rêves des autres et ces détails auxquels étaient habitués de longue date ceux qui me connaissaient bien. Il me répétait toujours : « On communique ». Souvent il disait : « Il n’y a que vous pour réaliser cela ».

(...)

    Sa voix est toujours restée dans ma mémoire. Je connaissais sa pauvreté et son mode de vie demeurait incompréhensible. En tant qu’artiste il n’avait que l’ombre pour reconnaissance.  

(...)

    Par temps de pluie (à Paris il pleut souvent), Modigliani marchait sous un immense, très vieux parapluie  et noir parapluie. A son abri, nous nous asseyions au Luxembourg. La pluie chaude d’été tombait, tout près somnolait le vieux palais à l’italienne, et nous récitions par cœur à deux du Verlaine, nous réjouissant de connaître les mêmes vers.

(...)

     Il ne me  dessinait pas sur le vif mais une fois seul chez lui. Il m’offrait les dessins. Il y en eut seize. Ils ont été détruits dans ma maison de Tsarkoe Selo, aux premiers temps de la Révolution. Un seul en a réchappé. Moins que dans les autres on y pressent ses futurs nus...

 (...)

     Les trois grands piliers sur lesquels repose à présent le XX° siècle – Proust, Joyce, Kafka – n’existaient pas encore en tant que mythes, c’étaient des vivants.

 (...)

     J'ai encore en mémoire ses mots : "Sois bonne - sois douce !" Il me le disait sous l'emprise du haschisch, couché dans son atelier, à demi conscient. Ni bonne ni douce, je ne le fus jamais avec lui.

(...)

     ... et quand 54 ans plus tard, en un jour de juin éblouissant, je passai au Luxembourg, je me rappelai soudain que Modigliani souffrait d’étranges étouffements, il commençait à déchirer sa chemise sur sa poitrine et m’assurait qu’il suffoquait dans ce jardin.

1958-1965

 Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) Amedeo Modigliani* Paris 1910 1911éditions Harpo &, 2011 pour la traduction et la postface, version française Christian Mouze. Dessin de Modigliani

 

 

       

   
Amedeo Modigliani dessine Anna Akhmatova.jpg

14:47 | Lien permanent | Françoise

10.11.2021

Envoi n°501. Anna Akhmatova "Requiem".

EN GUISE DE PREFACE

     Au cours des années terribles du règne de Iéjov*, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Léningrad. Une fois, quelqu’un m’a pour ainsi dire « reconnue ». Ce jour-là, une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avait bien sûr jamais entendu mon nom, a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas, tout le monde parlait à voix basse) :

__ Et ça, vous pouvez le décrire ?

Je lui ai répondu :

__ Je peux.

Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois son visage.

1er avril 1957, Leningrad

* Chef du NKVD de septembre 1936 à juillet 1938.

 

2

 

Le Don paisible coule en paix,

La lune jaune entre furtive,

 

Elle entre, le chapeau de travers,

La lune jaune voit une ombre,

 

Cette femme est malade,

Cette femme est seule,

 

Son fils est en prison et son mari en terre,

Pensez à elle dans vos prières.

 

3.

 

Non, ce n’est pas moi qui souffre, c’est quelqu’un d’autre.

Moi, je n’aurais pas pu. Ce qui est arrivé,

Qu’on le recouvre de noirs suaires,

Que l’on emporte les lumières…

La nuit.

 

 

Anna Akhmatova (Odessa, 1889 -- 1966, Moscou) REQUIEM, pages 21, 28, 31. Préface, illustrations & traduction du russe par Sophie Benech, édition bilingue. Editions Interférences, 2005.

21:04 | Lien permanent | Françoise