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Envoi n°47. Poèmes chan du Nouvel An.
Soir de nouvel an
Au retour du printemps les prunus rajeunissent,
Je fais fondre la neige et prépare du thé.
Qui dit que dans la nuit une année se termine ?
A l'aube comme avant le soleil monte à l'est.
Shanci Tongji (1608-1645)
Un petit étang
Par-delà ma fenêtre, une moitié d'are en friche,
J'y ai creusé la terre pour en faire un étang.
Traversé par les nuages, il retient leur image,
Quand la lune survient, il commence à briller.
J'en arrose les fleurs que le printemps nous prête,
J'y lave ma pierre à encre et un parfum se répand.
Oui, ce n'est que de l'eau au milieu d'un étang,
Mais s'en dégage un calme qui fait tout oublier.
Yongjue Yanxian (1578-1657)
Les nénuphars blancs
Une tige de jade, un vêtement de neige,
Je les vois dans la nuit et j'éprouve des doutes :
Des grues formeraient-elles des vagues dans mon cœur ?
Je frappe dans mes mains sans provoquer d'envol.
Beijian Jujian (1164-1246)
La grande bêtise
Nombreux sont les malins, peu usent de la bêtise.
L'esprit comme bois ou pierre est sans compréhension,
Pourtant en son milieu gît une clairvoyance :
Une certaine bêtise de l'idiotie diffère.
Chushi Fanqi ( 1296-1370)
Pour indiquer le calme au bonze chan
Merveilleuse méthode qui sait calmer le cœur,
Impossible à transmettre au soleil du grand jour.
Qui comprend que la lune allongée sur le lac
Est en fait dans le ciel au-dessus de mon toit ?
Wujian Xiandu (1265-1334)
POEMES CHAN. Éditions Philippe Picquier. 2005.
Traduction & préface* de Jacques Pimpaneau.
- "Les poèmes traduits ici ont été écrits par des bonzes ou moines bouddhistes, qui vécurent entre le VI° et le XVIII° siècle et qui appartenaient à l'école chan (zen en japonais).(...) Le chan est une voie bouddhique parmi d'autres. Il vise l'illumination soudaine ou progressive ; les deux écoles existent. A la différence des autres écoles, il ne passe pas par le raisonnement ou la dévotion, mais par la méditation. Celle-ci permet de rester conscient sans être conscient de quelque chose."
- "(…) Cette petite anthologie veut simplement faire connaître une poésie qui est seule capable de manifester un certain regard sur le monde, une certaine tentation pour l'esprit."
新年快乐 (xin nian kuai le ) Bonne année !
身体健康( shen ti jian kang) Bonne santé !
龙年万事如意 (long nian wan shi ru yi) Meilleurs vœux !
(Un grand merci à Hong pour ses vœux bilingues, qui ont inspiré cette page chinoise ! )
01.02.2012 | Lien permanent
Envoi n°194. Poèmes Chan (Nouvel An)
Pour réclamer un chat
Chez vous est né un chat à la tête de tigre,
Vous me l'avez promis, ne changez pas d'idée.
Ma demeure est trop froide pour les souris voleuses,
Je ne veux que le voir grimper en haut des arbres.
Xutang Zhiyu (1185-1269)
La demeure dans les nuages
Soit légers, soit épais, ils répandent la pluie,
Ils s'étendent ou s'enroulent, marchant avec le vent.
Les malheureux, leur route ne connaît pas de halte,
Je leur ouvre ma porte tout au long de la nuit.
Gaofeng Miaoyuan (1238-1295)
Le vieux prunus
Cet arbre moussu est trop vieux pour le printemps,
Qui croirait qu'il dégage un parfum de prunus ?
La neige ne tombe plus, la forêt est sans lune,
Ma lampe est son du cor qui annonce le soir.
Xutang Zhiyu (1185-1269)
La grenade
Il existe une langue* qui pousse près des rocs,
Pour fleurir et mûrir, elle n'a besoin d’apprêts.
Le ventre plein d'écrits aussi beaux qu'ignorés,
Attendez qu'ils soient rouges pour que s'ouvre la bouche.
Guyuandao (dates inconnues)
* Langue : allusion à la devinette que tous les enfants chinois connaissent : qui est cette demoiselle en rouge qui vit enfermée dans une muraille de pierres blanches ? Réponse : la langue. (NOTES)
« POÈMES CHAN », Traduction & préface de Jacques Pimpaneau.* Éditions Philippe Picquier, 2005.
Les poèmes traduits ici ont été écrits par des bonzes ou moines bouddhistes, qui vécurent entre le VI° et le XVIII° siècle et qui appartenaient à l'école chan (zen en japonais).(...)Le chan est une voie bouddhique parmi d'autres. Il vise l'illumination soudaine ou progressive ; les deux écoles existent. A la différence des autres écoles, il ne passe pas par le raisonnement ou la dévotion, mais par la méditation. Celle-ci permet de rester conscient sans être conscient de quelque chose.(...)
Elle ( cette petite anthologie) veut simplement faire connaître une poésie qui est seule capable de manifester un certain regard sur le monde, une certaine tentation pour l'esprit.(...)
18.02.2015 | Lien permanent
Envoi n°334. Wang Wei & Lieou Tch’ang-k’ing : ”Cent quatrains des T'ang”.
« Clôture aux cerfs »
Dans la montagne déserte, l’on ne voit personne.
A peine parviennent quelques voix lointaines.
Le reflet du jour envahit le bois sombre,
Eclairant encore de la mousse dans l’ombre.
WANG Wei
Maison dans l’allée aux bambous
Seul, assis parmi les bambous solitaires,
Je joue du luth et siffle longuement.
Profonde est la forêt, personne ne m’entend,
Vient la lune blanche qui m’éclaire.
WANG Wei
Jouant du luth
Sur les sept cordes frissonnantes
J’entends, calme, le vent dans les sapins fraîchir.
C’est un morceau antique, de moi seul préféré,
La mode du jour ne le reprend plus guère.
LIEOU Tch’ang-k’ing
« CENT QUATRAINS DES T’ANG », traduits du chinois par LO TA-KANG, préface de Stanislas Fumet, avec dix reproductions de peinture du palais impérial de Pékin. A La Baconnière- NEUCHATEL.1947.
* Présence de la poésie japonaise dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°3 : « Haïku », préface d’Yves Bonnefoy ; envoi n°107 : Bashô « La Sente Étroite du Bout-du-Monde in Journaux de voyage » ; envoi n°143 : Saigyo « Poèmes de ma hutte de montagne » ; envois n°174 & 286 : « Haïku », présentés et transcrits par Philippe Jaccottet.
* Présence de la poésie chinoise : envois n°46 & n°194« Poèmes Chan » (l’école chinoise « chan » est l’ancêtre de l’école japonaise « zen »), présentés et traduits par Jacques Pimpaneau ; envoi n°97 « Tsoui-hao in Poésies de l'époque des T’ang. » ; envois n°233 & 234 : Wang Wei « Quatrains des T’ang » ; envoi n°239 : Jia Dao, Li Po, traduit par François Cheng POESIE CHINOISE Calligraphies de Fabienne Verdier.
Références complètes sur : http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
14.02.2018 | Lien permanent
Envoi n°34. Gil Jouanard. ”Peut-être Li Po a-t-il raison...”
(…) Peut-être Li Po* a-t-il raison
et nous faut-il, ayant quitté le tumulte et la vanité,
enfoncer notre soif dans l'écorce des arbres,
comme un coin dans l'épaisse touffeur des forêts
notre écorce enfoncer
et comme une forêt touffue de sens et de non-sens
dans le rugueux silence des montagnes nos racines plonger,
et devenir lentement cette ivresse*
montant à travers les dures veines de métal,
à travers le basalte et la chaude bauxite, monter,
et monter à travers les fins pores du grès
et à travers les lames acérées du schiste,
et à travers, monter à travers la granulation du granite,
et à travers aussi les flammes de la fluorine
et la pureté fragile du quartz, à travers
la musique grégorienne des orgues de calcite,
monter jusqu'à la lave incandescente,
et encore monter jusqu'au magma,
dans l'inconscient bouillonnant de la montagne,
à travers la chimie, fibre à fibre,
à travers les racines, jusqu'au point le plus élevé
de cette ivresse*, haut profond en nous,
jusqu'à l'extinction du brasier,
jusqu'à pic tout là-haut,
vertigineusement à pic
au-dessus de l'abîme du JE.
Peut-être Li Po* a-t-il raison
et vaut-il mieux monter plus haut encore
que les lieux fréquentés par l'ultime berger,
et s'enfouir dans l'humus d'oxygène et d'azote,
dans l'air qui chante et bat, ivre d'indifférence,
loin au-dessus des forêts les plus hautes,
entre les pics des montagnes les plus élevées,
haut, le plus possible,
loin au-dessus de la mémoire et de l'espoir,
dans le soleil éblouissant de la musique.
(…)
Gil Jouanard La veine ouverte. Revue Poètes de SUD. Éditions Rijois. 1978.
* Li Po (701-761) poète chinois, étudia en profondeur les classiques taoïstes, cultiva l'accord avec le tao, le cours naturel des choses ; il se consacra également à l'étude et à la pratique du bouddhisme «ch'an», (qui, au Japon, devient le zen). Le ch'an est une subtile infusion de l'enseignement du bouddha («l'éveillé») indien Sakyamuni dans le taoïsme chinois de Lao tzu et Chuang tzu. (Notice extraite de Li Po, l'immortel banni. Buvant seul sous la lune. 4ème édition. Moundarren. 1999.)
- Gil Jouanard dans "Vous prendrez bien un petit poème ?" : envoi n°33 "Lentement à pied...", envoi n°34 : " Peut-être Li Po a-t-il raison..."
- http://calounet.pagesperso-orange.fr/resumes_livres/jouan...
28.09.2011 | Lien permanent
Envoi n°286. ”Haïku”, transcrits et présentés par Philippe Jaccottet.
La cloche du temple s’est tue.
Dans le soir, le parfum des fleurs
En prolonge le tintement.
Bashô (Printemps)
La première luciole !
En allée, envolée,
Le vent m’est resté dans la main.
Issa (Eté)
Sur la feuille de lotus
La rosée de ce monde
Se déforme.
Issa (Automne)
Le soleil
Dans l’œil du faucon
Revenu sur mon poing.
Tairo (Hiver)
« (…) Voici deux choses de notre monde, souvent choisies parmi les plus communes ; elles deviennent deux jambages de porte réunis par un linteau invisible, entre lesquels il n’y a plus que pure ouverture : ni clef, ni péage, ni contrôle. A qui ne possède presque rien que sa mémoire, son regard, ses pieds, son cœur, impossible de barrer le passage. (…)Le contraire même de « N’importe où hors du monde ». On est dans ce monde-ci : mais ce monde-ci est une maison ouverte, dont un souffle à peine perceptible fait légèrement battre les portes, flotter les rideaux de bambous. On ne prétend à rien, on n’explique rien non plus. La conscience de n’être jamais qu’un voyageur vous lave les yeux. Il fallait cette conscience pour qu’apparussent enfin les liens presque invisibles jusque là qui unissent les choses et nous unissent à elles, sans que personne ne devienne pour autant prisonnier de rien. (…) »
Haïku, présentés et transcrits par Philippe Jaccottet (de la version anglaise de R.H.Blyth), dessins d’Anne-Marie Jaccottet. Editions Fata Morgana. Collection Les Immémoriaux. 1996
* Présence de la poésie japonaise dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°3 : « Haïku », préface d’Yves Bonnefoy ; envoi n°107 : Bashô « La Sente Étroite du Bout-du-Monde in Journaux de voyage » ; envoi n°143 : Saigyo « Poèmes de ma hutte de montagne » ; envoi n°174 « Haïku », présentés et transcrits par Philippe Jaccottet.
* Présence de la poésie chinoise : envois n°46 & n°194« Poèmes Chan » (l’école chinoise « chan » est l’ancêtre de l’école japonaise « zen »), présentés et traduits par Jacques Pimpaneau ; envoi n°97 « Tsoui-hao in Poésies de l'époque des T’ang. » ; envois n°233 & 234 : Wang Wei « Quatrains des T’ang ».
* http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
01.02.2017 | Lien permanent
Envoi n°467. Jean-Pierre Thuillat. Ce qui compte n'a pas de nom & autres poèmes
Ce qui compte
n'a pas de nom.
Cela se tient dans un feuillage
dans le regard vert d'un enfant
un reflet roux dans les cheveux
un brin de laine sur la nuque.
Le jour ne l'atteint pas.
Même la nuit le laisse
s'écrouler en silence.
A peine si la pluie
l'effleure du bout des gouttes.
Ce qui compte
n'a pas de nom.
Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Dans les ruines précédé de Marmailles* et suivi de Mutants.
Frontispice d’Isabelle Raviolo. Prix Aliénor 2015. Editions L’Arrière-Pays, 2014.
* « Pour les non-initiés : à La Réunion, « marmailles » désigne tendrement et gentiment tous les enfants (…) » (note de l'auteur).
ü
LA LICE
D’heure en heure, ce parcours du silence nous ouvre,
insoupçonnées, les voies du clair et de l’obscur. Le
jardin borne son espace. Dans l’étroit carré des palis
foisonnent plus de rencontres que n’en apporterait une
vie vagabonde. Un gîte s’ouvre, qui recèle nos gestes
quotidiens. De la fane étalée à la radicelle secrète, le
chemin est de sève, suc et eau. Libre à toi d’aller
chercher plus loin la trace qui te lie aux hommes
innommés. Remontée du silex, leur voix s’élève là. Le
microsillon des micas garde intacte l’image des
saisons abolies.
Regarde : nos rives n’ont pas besoin que les batte une
mer ! La paume d’un caillou nous parle davantage que
l’entonnoir d’un coquillage.
Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Jardins secrets in
Où l’œil se pose, Verglas du bonheur (II). Préface de Jean Joubert. Editions Fédérop, 2003.
ü
EXIL
L’air soudain plus pesant sous la ronde des arbres
et tu perds pied sur cette terre où tu n’auras été
qu’un peu d’eau agencée en homme
une graine de sel exilée de son ventre
dissoute aussitôt que parue.
Avec cette insatiable soif de lèvres nues
salives et larmes dont tu
n’auras eu que le temps d’entrevoir les délices
cette faim de silence et de mots éclatés
ces regards dans le tien remontés de la mère
ces yeux qui semblent couler de source mais voilent
sous leur limpidité l’immense désarroi
que la lumière y mit au jour de la naissance
et dont jamais ils n’ont guéri.
Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Cinq sonnets pervertis in
Le Versant d’ombre, Sélection Prix Jean Malrieu, Editions L’Arrière-Pays, 1996.
ü
XII QUAN LA NOVELA FLORS PAR EL VERJAN
Quan la novela flors par el verjan, On son vermelh, vert e blanc li brondel, Per la doussor qu’eu sent al torn de l’an, Chant autresi com fan li autre ausel ; Quar per ausel me tenc en maintas res Quar aus voler tot lo mielhz qu’el mon es ; Voler l’aus eu, e aver cor volon, Mas no-Ih aus dir mon cor, anz lo-Ih rescon.
Eu non sui drutz, ni d’amor non fenh tant Qu’el mon domna n’en razon ni n’appel Ni non domnei ; e si-m val autretan, Que lausengier fals, enojos, fradel, Desensenhat, vilan e malapres Ant de mi dit, tant en son entremes Que fant cuidar que la genser del mon Mi tenha gai, jauzen e desiron.
C’om sens domna non pot far d’amor chan Mas sirventes farai frecs e novel. (…)
| XII QUAND LA NOUVELLE FLEUR APPARAÎT SUR LA BRANCHE
27.01.2021 | Lien permanent Envoi n°25. Gérard Bocholier. Paysages du poème.
PAYSAGES DU POEME.
On est de son enfance comme d'une prison. Ma prison fut acceptée, épousée, volontaire. Elle avait des coteaux pour murailles, des vignes, des jardins pour couloirs et pour cellules. Peu m'importaient ses petites dimensions. Pour moi elles étaient immenses et ce qui se passait au soleil du printemps et sous les ors de l'automne, dans un coin du jardin, remplissait mes sens, tout mon espace intérieur. J'ai aimé les cortèges de vent dans le haut tilleul devant la maison et dans les frênes du talus. De terrasse en terrasse, je pouvais m'élever jusqu'au sommet du puy. De là, j'embrassais la chaîne des volcans, la plaine avec ses vagues dorées, les petites ondes rougeâtres des toits, les pentes où les rangs de vignes s'alignaient, aussi propres et beaux que des allées. J'aspirais les souffles, les lueurs, les senteurs. Je ne souhaitais pas d'autres vues, d'autres horizons. Je comprenais obscurément qu'un cercle de feuillages peut renfermer tout un monde, abriter une réserve d'émerveillements. Ce n'était pas des instants de pensée, mais chaque jour la rencontre d'une présence inconnue et sacrée.
Prison heureuse ! Prison bien-aimée ! Le poème aussi est une prison volontaire que le poète s'est aménagée. Il y veille et rêve d'infini. Il arrive même qu'il se libère, grâce à elle, de ce qui l'oppresse et l'ennuie.
De même qu'une petite parcelle du monde fait ressentir la réalité englobante, maternellement attentive de la Nature, on entrevoit la présence de la Poésie dans le poème. Et sans doute l'étroitesse de l'embrasure par laquelle on la regarde augmente-t-elle le sentiment d'infini qu'elle éveille en nous.
Ne pourrait-on parler de paysages de mots? On y retrouverait les notions de plans, de perspectives, d'équilibre et d'harmonie. Paysages poèmes, délimités par un cadre qu'ils habitent pleinement où, comme dans «le coup de vent» de Corot, on éprouve jusque dans ses muscles le passage sensuel du souffle.
Il y a comme un dialogue secret entre tous les éléments d'un paysage : ses ondulations, ses cimes, ses masses de rocher et d'arbres, ses vides, ses échappées. Chaque élément paraît appeler et répondre, s'effacer pour un autre et soudain se reprendre, affirmer intensément sa présence. Et, régnant sur ces échanges incessants, la lumière tour à tour éclaire et cache, semble faire surgir chaque chose dans la vie et l'ensevelir dans les ombres avant de la faire renaître encore. Lumière qui semble donner parole à ce qu'elle touche, le faire apparaître par de mystérieuses évocations, comme ces morts à qui l'on adressait des appels au secours, revenus nous apporter leurs consolations. Dans un beau poème qui donne parole et suscite des apparitions, je trouve ces mêmes liens, tissés de sons et de sens, ces mêmes jeux d'échos et de reflets, ces mêmes appels et répons. Et surtout, une certaine clarté, réglant tous les accords, qu'aucun regard, qu'aucune lecture, ne parviennent à complètement épuiser. Sans doute n'est-elle pas la lumière pure qui absorberait tout en elle, les reliefs et les abîmes et nos propres yeux avec elle, mais ses prémices, l'image dans un fragment de son infinie beauté.
Gustave Roud * parle de paysages «étrangement devenus notre propre chair». Notre marche, bien plus que notre immobile contemplation, permet d'en éprouver le poids de terre et d'air, d'en respirer profondément les présences. De même, notre lecture aspire à se fondre avec le poème, à l'incorporer à tout notre être. Alors le paysage de ses mots est épelé pas à pas.
«Secrète parenté d'une terre et d'un corps», secrète parenté d'un poème et d'une âme tout aussi frémissante, altérée... Le chant intérieur, parce qu'il vient de la source la plus obscure, prend sève et lumière dans les mots pourtant impurs et mal taillés. On n'explique pas ce prodige. Une maîtrise du langage, si parfaite soit-elle, ne donne pas la clé. Sans doute le poète a-t-il fait corps avec ce qui demeure sans nom et qui, mystérieusement, nous apparaissant dans l'or inaltérable de sa lumière, nous révèle aussi à nous-mêmes.
Gérard Bocholier Abîmes cachés Éditions L'Arrière-Pays 2010. * Gustave Roud (1897-1976), poète et traducteur, naquit à Saint-Légier (canton de Vaud) et résida dès l'âge de onze ans à Carrouge, en Suisse romande, dans le haut Jorat, dont le paysage est fortement présent dans son œuvre – sans qu'il soit, du tout, un poète du terroir. Philippe Jaccottet fut de ses amis.(ndlr) 27.07.2011 | Lien permanent Envoi n°233. WANG WEI ”Petit poème”.
Petit poème
Vous qui venez du pays natal, Vous devez savoir bien des choses. Le jour de votre départ, sous la fenêtre voilée de soie, Les pruniers d’hiver étaient-ils déjà en fleurs ?
WANG WEI (699-759) Quatrains T’ang Chant de palais. Editions Héros-Limite, collection feuilles d’herbe. 2013 23.12.2015 | Lien permanent Envoi n°62. Pierre Dhainaut. A ce qui nous devance, dit le poème...(…)
Ouvrir la porte, ouvrir les bras, sur le seuil tu identifies les vents complices, les oiseaux, s'ils s'envolent, ne s'effarouchent pas :
ils se dispersent, ils t'orientent, tu apprendras la langue de l'espace dans le soulèvement des ailes sans t'effrayer s'ils se dérobent à la vue.
Inerte, épaisse, tu vas beaucoup trop vite, au lieu de juger cette flaque incline-toi vers elle,
les doigts qui la frôlent, timides, intrépides, réveilleront les ondes, les ondes s'élargissent :
le miroir remercie l'âme fraîche, sans images, sans rives.
Bien sûr, ce n'est pas la neige qui tombe des arbres, qui recouvre l'humus, au Bois des dunes, au début de l'été,
mais en prononçant « neige », à peine desserres-tu les lèvres, tu ressuscites tous les hivers d'enfance :
sans limites, le présent, flocons, pétales, tu trouveras demain suffisamment d'air en toi-même pour les disséminer, jusqu'où ils iront, tu iras.
Aucun orme, aucun frêne, pourtant tu verras mieux la route si tu dis « l'orme », « le frêne »,
as-tu besoin de nombreuses syllabes au royaume des souffles partout comme en toute saison ?
« pierre » aussi patiemment t'enseignerait la bienvenue.
(…)
Tu te souviens de « vulnéraire »,
mais ce qu'il signifie, tu te demandes où tu l'as lu, et quand, le son répondra, il restituera le sens si tu l'écoutes avec plus de tendresse,
alors tu embrasses les paumes, tu calmes, entre deux strophes, un vide, une blessure :
le baume, la fleur, quand nous désespérions un vocable espérait pour nous.
(...)
Pierre Dhainaut A ce qui nous devance, dit le poème... in Vocation de l'esquisse. Encres d'Isabelle Raviolo. Editions La Dame d'Onze heures. 2011. pages 11, 12,16.
16.05.2012 | Lien permanent Envoi n°139. Pierre Dhainaut ”Confiance, dit le poème”.Confiance, dit le poème.
Il vient de l'urgence, c'est toujours la nuit tant que l'on ajoute à la mort des supplices, des massacres,
il n'oublie rien, ni les cris ni les plaintes ni le silence qui étouffe, en écoutant ici, en lui plus loin que lui,
il élargit le poing jusqu'à la paume, il n'a pas froid contre les murs, pour les traverser il leur parle,
avec un peu d'air sous les portes il a ce regard d'un enfant face aux vents du rivage,
l'essor de l'arbre et l'envol des oiseaux ensemble, il fend les pierres, jamais il ne meurtrit l'espace :
confiance, dit le poème, dans chaque poème, dans le matin libre, le souffle imprévoyant, il a besoin seulement de nos lèvres.
Pierre Dhainaut
01.01.2014 | Lien permanent |
