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20.12.2012

Envoi n°88. Bernadette Engel-Roux "Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au coeur..."

7 avril 2009.

 

     Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au cœur, à l'esprit (et plus tard peut-être sur la page). Neige l'immense merisier d'avril dans l'aube. Neige en fleurs. Fleurs de neige. La seule alliance maladroite des deux mots pour exaucer l'attente qui ne se peut combler ou satisfaire de si peu lorsque le regard, à peine éveillé, reçoit ce don.

     Neige. Don des fleurs. Et d'autant plus que, de la chambre haute où il m'est fait, je suis surprise. Prise par le spectacle envahissant avant même qu'aucune pensée ou conscience de rien se soit mise en route. Cette neige en fleurs est tout ce qui se donne à voir. Ronde corbeille débordante, légère, trouée d'air partout, et suspendue. Elle occupe tout le ciel, toute la transparence vitrée de la pièce où je suis au plein du paysage. Le regard envahi avant même que l'on ait pu associer la canopée fleurie à l'arbre qui la porte, que l'on ait rendu la floraison blanche, le floconnement végétal à son corps d'arbre, à sa terre. Au-delà, les coteaux posés sous le ciel plutôt que montés de terre.

     Neige en fleurs comme si rien ne la portait. Au sortir immédiat des chambres du sommeil et de la nuit, c'est le ravissement. A cette distance des baies vitrées qui ouvrent sur le balcon, le regard ne perçoit que le plus lointain. L'ancrage au sol de ce qui est plus près se dérobe. L'arbre n'est que cette neige en fleurs oublieuse de son tronc, suspendue, ballon ou nuage, mais frémissante de mille oiseaux blancs silencieux, offerts sur toute la surface des vitres, posé dans la transparence de l'air et du monde au matin.

     Un deuxième pas, et le charme cesse. Tout se met en route. La pensée perd le don. L'ancre est jetée.

     Mais des jours durant, je porterai l'image en moi, entre mon corps et le corps du monde bougera le fantôme de l'arbre dans ses fleurs de neige légère.

 

          Bernadette Engel-Roux Aubes. Editions Le bois d'Orion. 2011.

16:34 | Lien permanent | Françoise

05.12.2012

Envoi n°87. Bernadette Engel-Roux "Aubes"

      5 décembre 2004

     5 heures :

     Hier soir, en ouvrant la porte une dernière fois sur le jardin, j'ai reçu la brume, non comme on reçoit une gifle de vent au visage, mais comme, ouvrant sa porte sans qu'il y eût d'autre appel qu'un appel en soi peut-être, on reçoit l'étranger qu'on n'attendait pas, debout déjà dans la clarté nocturne. La survenue inattendue de la brume, hôte que les bras ne peuvent étreindre, immense et léger corps de brume, qui tournoie, s'élève, m'enveloppe, soudain là comme le serait le corps d'une ombre revenue de chez les morts qui supplierait qu'on l'accueille, par la danse de son immense corps de vapeurs signifierait quelque chose : une invitation à la suivre ? ou une prière ? afin d'entrer, de ne plus errer à déchirer son corps fragile dans les halliers, insistante néanmoins dans le mouvement incessant de ses bras invisibles, dirait quelque chose que, dans le bonheur inespéré de ce bain de fraîcheur pris comme une toilette, l'on négligerait, sans percevoir l'appel ni la prière, inattentifs ou simplement infirmes, privés de ce qui permettrait, si quelque chose se disait là, de comprendre, d'être à la hauteur de ce qui là se passe, incertains même que quelque chose se passe, ait lieu. Et inconscients de cette infirmité, heureux naïvement de la présence, de cette eau lustrale, de ce baptême sur le seuil de la maison endormie.

    Tout le jardin saisi lui aussi, envahi, soulevé du terreau des coteaux et maintenant en flottaison, le jardin comme porté dans les bras immenses de mon visiteur sans visage ni corps ni bras..., le jardin n'a plus borne ni clôture, la route qui le limite au nord n'est plus visible, ni les buissons défeuillés à l'amorce de l'hiver, ni les outils oubliés, on y marcherait sans rien heurter, délestés comme par grâce, dégrévés de peine, comme on s'avancerait sur ce qui resterait du bal du Domaine, quand tout a disparu des lustres, du château, du parc, quand ne reste plus, flottant, que le souvenir du bal sous forme de brume, forme où j'entends encore le mot de beauté, mais qu'aucune main n'informe, forme de rien, abandonnée à l'errance sur les coteaux boisés de la nuit, dans l'attente infiniment suspendue du désir qui enfin la formerait, lui donnerait corps connaissable, et désirable.

     Et moi debout sur le seuil dans la nuit, saisie dans le vaste tournoiement des particules de l'immatérielle matière de brume, mêlée de terre d'eau et de ciel, terraqué semblable à ce qui sert d'espace sans nom aux figures défaites de Pierre Dubrunquez, infimes grains d'eau en suspension accrochant la lumière d'une nuit sans lune pourtant ni reflet d'aucun éclairage municipal, terraqué mobile, suspension mouvante de ciel et d'eau, danse d'une cohorte d'ombres tout à fait dissoutes, pulvérulence de graines d'eau et de nuit, – soudain la nuit comme un doigt froid me ruisselant sur l'échine, je ferme la porte et rentre.

 

     6 heures :

     Réveillée à peine, et dans le souvenir immédiatement présent de la visite qui me fut faite hier soir, je me hâte de me lever pour aller voir, revoir dans l'aube depuis le balcon sur le vide, la danse des Ombres de brume.

    Mais rien : le jardin, même à cette heure très matinale, est déjà trop précis dans ses contours et rien ne demeure de ce qui me fut donné quelques heures auparavant, rien sinon moi debout, et à mes mots vains qui tenteront d'étreindre moins que brumes, abandonnée.

          Bernadette Engel-Roux Aubes. Éditions Le bois d'Orion. 2011


18:03 | Lien permanent | Françoise

14.11.2012

Envoi n°86. Francis Ponge "La Valise"

LA VALISE

 

     Ma valise m'accompagne au massif de la Vanoise, et déjà ses nickels brillent et son cuir épais embaume. Je l'empaume, je lui flatte le dos, l'encolure et le plat. Car ce coffre comme un livre plein d'un trésor de plis blancs : ma vêture singulière, ma lecture familière et mon plus simple attirail, oui, ce coffre comme un livre est aussi comme un cheval, fidèle contre mes jambes, que je selle, je harnache, pose sur un petit banc, selle et bride, bride et sangle ou dessangle dans la chambre de l'hôtel proverbial.

     Oui, au voyageur moderne sa valise en somme reste comme un reste de cheval.

 

          Francis Ponge La Valise. 1947, in PiècesNrf Poésie/Gallimard.1971

17:45 | Lien permanent | Françoise