13.02.2013
Envoi n°97 : Poème (de l'époque des Thang) pour le Nouvel An chinois.
Sur la rivière de Jo-yeh
Comme elle fuit cette barque légère !
Nous voici déjà dans le charmant pays des blanches vapeurs
et des vertes forêts.
On avance, on se repose, toujours au milieu des oiseaux
et des nuées ;
Tandis que l'image tremblante des montagnes suit, sur les
eaux limpides, tous les mouvements du bateau.
Tantôt l'écho vous répond, sortant de quelque roche
profonde,
Tantôt l'on arrive à quelque vallon tranquille, dont le silence
même invite à élever la voix.
Ici, tout semble fait pour inspirer à l'homme l'amour de la
solitude.
De grâce, laissez là vos rames, que je jouisse de ce site
admirable ! à peine en ai-je encore entrevu les beautés.
Tsoui-hao in Poésies de l'époque des Thang.Traduites du chinois et présentées par le marquis d'Hervey-Saint-Denys. Éditions Ivrea.2007.
15:26 | Lien permanent | Françoise
06.02.2013
Envoi n°96. Gustave Roud "Bouvreuil"
Bouvreuil
Le pied n'est pas sûr dans les sentiers du matin, aux prairies de décembre. Un gel mince a pailleté la terre des ornières ; ce registre miroitant des passages de la veille, chars, chevaux, laboureurs, redevient boue au premier choc. On trébuche, avec des battements de bras si secs qu'ils suscitent, hors de chaque arbre, de chaque haie, un orage d'oiseaux vite apaisé. Et resurgi tout crispé de sa longue nuit de bise et de ciel nu, le pays lui aussi cède au choc du regard, retrouve cette paix d'après l'accomplissement, cette douceur un peu lasse par où il glisse avec lenteur vers le repos. D'herbe en herbe le givre redevient rosée ; au-delà des touffes d'aulnes et de frênes, un vent de nulle part joue avec les fumées villageoises et, tout au bord du ciel, les montagnes dessinées à la neige flottent sur un banc de brume bleue si fragile et si triste que le cœur n'ose plus.
Le moulin dort près de l'écluse ouverte. Quel silence dans ce lieu où tout au long d'octobre et de novembre bout l'énorme bruit de l'eau précipitée, quand la batteuse des froments, de l'aube au soir, élève sa plainte ! La nappe d'eau morte épouse sans bruit son lit de roche ; sa croûte de creuse glace gît au sable de la rive : un chaos de blêmes éclats sous les roseaux et les ramures. L'hiver (c'est son jeu coutumier) essaie d'ensevelir le site dans une sournoise absence temporelle et, pour mieux y parvenir, déconcerte l'âme en imitant d'autres saisons. Il fait fleurir soudain dans le soleil tout un buisson de clématite. On voit une haie d'aubépine, une chevelure de femme dans la lumière, une crinière de cheval blonde livrée au vent... On s'approche et tout s'éteint. La main ramène à soi la dérision d'une liane, un chapelet de graines : cent et cent touffes de laine grise. Ah ! C'est bien l'hiver, et le temps n'est pas aboli ! L'ombre de la grange peinte en bleu noir au talus d'herbe glisse et découvre une autre ombre couleur de neige : double décalque désaccordé de givre et d'ombre, où s'avoue la faiblesse du soleil. L’œil un instant s'y pose et l'interroge , puis d'un bond remonte à la cime du plus haut frêne où flambe une toute petite flamme rose, un corps d'oiseau. Dans le temps même de ce regard, l'oiseau chante, une seule note – et tout l'hiver est dit.
Je crois que l'homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne pas douter de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd.
(…)
Ce secret, c'est aussi le tien, bouvreuil, petite flamme rose soufflée de branche en branche par le vent de nulle part.
(...)
Gustave Roud Air de la solitude in Gustave Roud, par Philippe Jaccottet.
Présentation et anthologie. Éditions Seghers. Poètes d’aujourd’hui. 2002.
00:15 | Lien permanent | Françoise
30.01.2013
Envoi n°95. Gustave Roud "Le repos du cavalier"
LE REPOS DU CAVALIER
Étoile
à Georges Nicole.
Il neige de l'autre côté du monde.
Sur les forêts, sur les labours, sur les marches du perron, sur l'étoile au-dessus du seuil, ces cinq rayons là-haut derrière la vitre d'angle, rouille et or. Le Temps neige de l'autre côté du monde, effaçant toutes ces choses qui sont à lui, comme s'il se niait lentement lui-même : et nous regardons choir cette neige silencieuse, seuls dans la salle basse avec un papillon mort.
« Il s'est trompé, redit Rose ; je l'ai trouvé hier qui se débattait dans ce rideau, contre la fenêtre. Un papillon d'été ! Tout est gelé dehors et il n'y a plus de fleurs ici, pas une seule. J'ai essayé de le nourrir. (Elle tire de l'ombre un grand disque pâle, une assiette où poisse encore une mince flaque de miel.) Voyez, il n'a pas su s'y prendre, il a fallu le repêcher du doigt. Je l'ai posé près de la vitre... Ce matin, il ne bougeait plus. Pourtant, ces ailes, on dirait qu'il va s'envoler : ce brun, ce velours noir, le bleu, le rouge ! Mais tout est bien fini. »
Non, Rose. C'est là-bas seulement, de l'autre côté du monde, que les choses finissent ou recommencent. La sourde bataille d'anges a cessé pour un instant dans le ciel ; une des fenêtres découpe à nouveau tout un pan du paysage à l'agonie, comme une page blême où le néant vient cerner les derniers signes et les étouffe : des pieux sur la rive du chemin, le toit d'une maison perdue, les collines au bas de l'horizon. Un instant, puis tout s'est défait, tout s'abîme au gouffre du Rien, tandis que neige une cendre grise qui est encore de la vraie neige, ou déjà la cendre du soir.
Pour nous il n'y a plus de soir, plus de matin, Rose, plus d'heure, plus de temps. Tu soulèves et reposes un disque sombre qui chatoie sous la lumière éternelle comme un grand soleil noir. Des voix montent, sans âge, plus faibles que les grappes de cloches des traîneaux d'hiver derrière les vitres usées ; c'est de l'autre côté du monde que vient leur chant :
étoile des neiges
mon cœur amoureux
s'est pris au piège
– mais le piège de notre cœur, c'est cette salle close où tu avances dans le feu blanc des fenêtres et ce froissement des grandes ombres, à ta nuque, à tes poignets nouées comme les écharpes des danseuses. Toujours plus lente, et tes gestes pris peu à peu dans la glu d'une étrange torpeur, immobile enfin, tellement perdue que ma voix ne peut plus t'atteindre.
(…)
Gustave Roud Le repos du cavalier (1958) in Gustave Roud par Philippe Jaccottet Présentation et anthologie. Éditions Seghers. Poètes d'aujourd'hui.2002.
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