03.07.2024
Envoi n°621. René Char "Le Bois de l'Epte".
LE BOIS DE L’EPTE
Je n’étais ce jour-là que deux jambes qui marchent.
Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,
Je me mis à suivre le ruisseau du vallon.
Bas coureur, ce fade ermite ne s’immisçait pas
Dans l’informe où je m’étendais toujours plus avant.
Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,
Plongèrent soudain dans l’eau grise
Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.
Il s’y devinait comme un commerce d’êtres disparus, à
la veille de s’annoncer encore.
Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau,
Rétablit la face première du ciel avec l’ivresse des questions,
Eveilla au milieu des paroles amoureuses la terre,
Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux.
Le bois de l’Epte commençait un tournant plus loin.
Mais je n’eus pas à le traverser, le cher grainetier du relèvement !
Je humai, sur le talon du demi-tour, le remugle des prairies
où fondait une bête,
J’entendis glisser la peureuse couleuvre ;
De chacun - ne me traitez pas durement - j’accomplissais,
je le sus, les souhaits.
René CHAR Poème des deux années in La Parole en archipel (1952-1960).
La Pléiade, 1985, p.371.
- René Char dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°10 « Qu’il vive ! », in « Les Matinaux » ; envoi n°11 : « Commune Présence », in « Le Marteau sans maître » ; envois n°170 : « La Liberté » & n°171 : « Redonnez-leur... », in « Fureur et Mystère » ; envois n°229 « La Fauvette des roseaux » & n°230 « La route par les sentiers », in « La Parole en archipel ».
22:47 | Lien permanent | Françoise
26.06.2024
Envoi n°620. René Char "Affres, Détonation, Silence"
AFFRES, DÉTONATION, SILENCE
Le Moulin du Calavon. Deux années durant, une ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout parlait torrent, tantôt par le rire, tantôt par les poings de la jeunesse. Aujourd’hui, le vieux réfractaire faiblit au milieu de ses pierres, la plupart mortes de gel, de solitude et de chaleur. A leur tour les présages se sont assoupis dans le silence des fleurs.
Roger Bernard : l’horizon des monstres était trop proche de sa terre.
Ne cherchez pas dans la montagne ; mais si, à quelques kilomètres de là, dans les gorges d’Oppedette, vous rencontrez la foudre au visage d’écolier, allez à elle, oh, allez à elle et souriez-lui car elle doit avoir faim, faim d’amitié.
René CHAR Le Poème pulvérisé (1945-1947) in Fureur et Mystère. Œuvres complètes, Bibliothèque de La Pléiade, introduction de Jean Roudaut.1985.
* Roger Bernard (1921-1944), poète et résistant, dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n° 423 & 424 : « Ma faim noire déjà », préface de René Char, illustration de Henri Matisse, éditions Seghers, 1976.
*René Char dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°10 « Qu’il vive ! » ; envoi n°11 : « Commune Présence » ; envoi n°170 : « La Liberté » ; envoi n°171 : « Redonnez-leur... » ; envoi n°229 « La Fauvette des roseaux » ; envoi n°230 « La route par les sentiers ».
22:37 | Lien permanent | Françoise
19.06.2024
Envoi n°619. Annabelle Gral "Les Saisons" (suite)
LES SAISONS (suite)
(...)
*
Soleil faible
amaigri de toute sa pâleur
Nous devions aller
le vent le froid enlacés
Nous sommes restés assis prostrés
Cachés sous la laine
des lumières intérieures
nous cherchons la dernière chaleur
La lueur s’efface et dans le soir tombant
nous rêvons mollement
L’hiver est un voyage usé
*
Cette nuit l’arbre a été abattu
mutilé par des outils
L’homme à ce travail
a oublié son passé
sa naissance de feuille et d’eau
Les branches sont tombées
lavées sous une pluie soudaine
Une odeur de ramure
me touche au visage
Sauver cette trace
avant qu’une nouvelle nuit
n’endorme le désordre
*
Le vent a cessé
la chaleur a pris tout l’espace
Je vois s’éteindre la verdure
sous les mousses sèches
Je voudrais me couvrir d’herbes
poussées sous les menthes
et me noyer
dans un décor de fraîcheur
pour sentir les choses
*
Annabelle GRAL, Revue de Poésie ARPA N°143, février 2024.
Site : www.arpa-poesie.fr
Annabelle Gral dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°618 & 619, extraits de « LES SAISONS », revue ARPA 143.
22:32 | Lien permanent | Françoise
