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24.07.2024

Envoi n°624. Kenneth White "Maître Basho" & "La Route du nord", in "Les Cygnes sauvages".

« Dans Les Cygnes sauvages, Kenneth White nous conte le récit d’un voyage qu’il effectua pour atteindre le Nord rugueux et sauvage du Japon : Hokkaidō, ses ports et ses montagnes. (...) Accompagné de Bashô, poète japonais du XVIIe siècle initié au zen, qui fit aussi route vers le nord, (...) » https://lemotetlereste.com/litteratures/lescygnessauvages/

                                    « Comment l’oiseau en cage peut-il comprendre les aspirations du cygne sauvage ? »

Koan zen du maître Obscurité blanche

 

  1.                                Maître Bashô

C’est en 1680 que Bashô s’installa à Fukagawa, qui se trouvait alors aux confins de la ville. Il vivait à Edo (le vieux Tokyo) depuis huit ans, mais il n’y était pas né. Il était né en 1644, dans la petite bourgade de Tsuge, à environ quinze kilomètres d’Ueno, où son père enseignait la calligraphie. Sa mère venait d’une famille de samouraïs de Momachi, et ce fut en tant que samouraï de basse caste que Bashô (prénom, Kinsaku, nom d’adulte, Chuemon, premier nom d’artiste, Tôsei), après la mort de son père, alors qu’il avait treize ans, servit dans la maison du seigneur local, Tôdô Takatora. Là, il fut le compagnon-serviteur du jeune prince Yoshitada, et ils étudièrent ensemble la poésie haïkaï, prenant des leçons avec le maître de l’école Teimon, Kitamura Kigin. Quand le jeune prince mourut en 1669, Bashô décida de partir pour Kyôto, où il continua à suivre l’enseignement de Kigin. C’est à Kyôto que, trois ans plus tard, il publia son premier livre : Kai-ôi (« le jeu des coquillages »), et cette année-là, en 1672, il partit pour Edo avec l’intention de gagner sa vie comme maître de haïkaï, tout en poursuivant l’instruction zen qu’il venait tout juste d’entreprendre sous la direction de maître Bucchô.

(...)

Il semblerait qu’au cours des années 1679-1680 il ait confié à l’un de ses élèves, Sampû, un marchand de bois, son désir de plus d’isolement et de tranquillité. Sampû dit qu’il avait quelque chose qui pourrait lui convenir : une petite cabane à Fukagawa, le quartier où il entreposait son bois comme tous les autres marchands de bois d’Edo. Ce n’était qu’un tout petit logis au bord de la Sumida, à l’embouchure du canal à sel d’Onagigawa...

Bashô accepta avec joie. L’un des premiers haïkus qu’il écrivit là-bas, dans sa « petite maison délabrée », comme il l’appelait, fut celui-ci :

     Shiba no to ni

     cha o konoha kaku

     arashi kana

(Contre ma porte de branchages

il amoncelle des feuilles pour le thé

le rude vent d’hiver)

 Les conditions de vie étaient plutôt rudes par moments. Il parle dans un texte d’ "une nuit glaciale à vous geler les boyaux ", mais il se plaisait là-bas.

Il faisait du thé, regardait la neige sur le fleuve, écoutait les cloches du temps tinter au-dessus d’Edo :

     A travers des nuées de fleurs

     les cloches d’Ueno ?

     ou celles d’Asakusa ?

 Et des élèves venaient lui rendre visite. L’un d’entre eux apporta un plant de bananier et le planta devant sa porte. Le poète, sa vie ayant changé, eut envie de changer de nom. Aussitôt que ce petit arbre bien résistant au froid (bashô en japonais) fut planté, le nouveau nom s’imposa.

(...)

 

  1.                                La route du Nord

Il n’y avait pas beaucoup de mouettes sur la Sumida ce matin d’octobre quand je suis allé visiter l’ermitage de Bashô, mais il y en avait une, ce qui fut pour moi l’occasion d’écrire ce petit haïku :

     Ce matin-là

     sur les eaux de la Sumida

     une mouette solitaire*

Après ma remarque sur le fait qu’au Japon l’essentiel est dans l’esprit, cela ne surprendra personne si je dis que j’ai eu bien du mal à trouver l’ermitage de Bashô.

Aucune indication sur la route, aucun monument à l’emplacement de la maison.

On pourrait passer devant sans s’en rendre compte.

Car le site de la maison de Bashô est maintenant un sanctuaire dédié à Inari**, le dieu du riz, qui aime le caillé de soja - ce qui explique pourquoi un morceau de tofu est posé sur une pierre. Ce n’est que lorsqu’on regarde plus attentivement que l’on voit un rocher sur lequel sont inscrits quatre caractères : Bashô an ato (« Ceci est le site de la maison de Bashô »).

La maison de Bashô n’est pas là.

Où est-elle ?

Dans l’esprit, mais oui, dans l’esprit.

Lui-même parlait de « sa demeure  irréelle ».

Il y a une petite boîte en étain, qui ressemble à une boîte aux lettres, à côté du sanctuaire. A l’intérieur, je trouve un cahier d’écolier. C’est un livre d’or.

Je le sors et feuillette les pages :

« Je me suis souvent demandé à quoi ressemblait la maison de Bashô. Très petite, je vois. Le véritable esprit de Bashô. Comme je suis d’accord. »

« Je voulais voir les rives de la Sumida. Et par hasard je suis tombé sur le Bashô-an. Je suis très content. »

« Je commence seulement à étudier le haïku. Ce que j’aimerais maintenant, c’est aller faire un voyage sur les routes du Nord. »

 

Depuis le jour où Bashô écrivit Oku no hosomichi (« Le Chemin étroit vers le Nord profond » ***), ce petit site tranquille au bord de la Sumida est inséparable de l’idée de routes et de voyage, plus particulièrement en direction du nord.

Un haïku de Bashô dit ceci :

           Première pluie d’hiver

           et mon nom sera

           voyageur

(...)

 

Kenneth WHITE (28 avril 1936 -11 août 2023) Les Cygnes sauvages I. Les rues de la mémoire. Traduction de Marie-Claude White. Editions LE MOT ET LE RESTE, 2013. p.36, 37, 41,42.

 

*cf. p.36 : « ... pour connaître le Japon et pour savoir ce que connaît le  Japon, je commence à comprendre qu’il faut voyager « mentalement ». Un exemple. Le poète Ariwara no Narihira, exilé de Kyôto (l’histoire est racontée dans les vieux « Contes d’Ise »), vit une mouette sur la rivière Sumida et lui demanda, dans un poème, des nouvelles de la capitale. Voilà pourquoi la mouette est quelquefois appelée dans la poésie japonaise « miyako-dori », « l’oiseau de la capitale ».

 

**Inari «Le shintoïsme est une religion japonaise polythéiste issue des croyances animistes et chamaniques du Japon ancien. Signifiant « voie des dieux » le shinto vénère les esprits de la nature ou kami. »  https://universdujapon.com/blogs/japon/shintoisme-japon

 ***Bashô dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°107 : Bashô (1644-1694) La Sente Étroite du Bout-du-Monde in Journaux de voyage (traduit aussi par « Le Chemin étroit vers le Nord profond »). Présentés et traduits du japonais par René Sieffert. Pof. (Publications Orientalistes de France). 1988 ; envoi n°286 : Haïku, présentés et transcrits par Philippe Jaccottet (de la version anglaise de R.H. Blyth), dessins d’Anne-Marie Jaccottet. Editions Fata Morgana. Collection Les Immémoriaux. 1996 ; envoi n°3 : « Haïkus » + extrait de la préface de Yves Bonnefoy, éditions Fayard, 1980.

 

 

 

22:11 | Lien permanent | Françoise

17.07.2024

Envoi n°623. Pia TAFDRUP " PIQUE-NIQUE, UN PRéLUDE"

PIQUE-NIQUE, UN PRÉLUDE

Si ma grand-mère était devenue architecte,

ce qu’elle projetait

en tant qu’apprentie maçon,

jusqu’à ce que mon grand-père trouve d’autres plans

pour son avenir

à l’intérieur des quatre murs de la maison,

     Copenhague serait

une ville différente aujourd’hui

et « architecte » plus

qu’un mot chaviré dans sa bouche.

     Si ma mère avait été employée

comme réceptionniste au comptoir

de l’hôtel Trouville à Hornbaek,

les hôtes de tous les pays

auraient reçu le meilleur service,

     lequel n’eut jamais lieu,

car mon père trouva une meilleure solution,

                                                       un tout nouvel enfant

dont il fallait prendre soin

à l’intérieur des  quatre ailes de la ferme.

__ N’es-tu donc pas assez bien à la maison ?

     Les lettres de ma mère me parvenaient

à vol d’oiseau direct __

peu importe mon éloignement, et le nombre de battements d’ailes.

Ainsi

où que je me rende,

je me sentais à la maison.

Les enveloppes blanches avec son

écriture manuscrite incomparable, tout en boucles,

     scrutée et déchiffrée dans de nombreux pays,

des lettres sur mon frère, mon père et ma sœur

et tous ses chats,

« Ton père a semé le champ à l’est

et je suis allée chez le coiffeur. »

J’ouvrais les lettres

                    et au loin, le soleil déclinait.

__ Emmène-moi avec toi,

était-il écrit entre les lignes

pour moi qui voulais voir

     comment d’autres gens vivaient,

voir les icebergs au Groenland, musarder

dans les boutiques à Hanoï, envoyer mes tentacules

à Bogota, me confronter

à la faune australienne

mais assez souvent pour tomber sur

des mendiants, voleurs, escrocs et

pire encore, ces hommes qui demandaient :

__ Veux-tu te marier ?

Je remerciais poliment car j’étais mariée,

     au moins sur le papier.

__ Que viens-tu donc faire ici ?

Retourne à la maison pour t’occuper de tes enfants !

     Comment les autres cultures pouvaient-elles

bien comprendre mon envie de voyage ?

Qu’allais-je faire en Cisjordanie ?

Ou pourquoi était-ce si important

de traverser le no man’s land de Chicago ?

     Qui a eu une grand-mère

pour lui apprendre à voyager

malgré la fièvre, par-dessus le marché ?

     Un tour en forêt avait été annulé car j’étais malade,

à la place elle a arpenté

de long en large avec ma sœur et moi

le tapis vert mousse du couloir, en racontant

tous les arbres qui se courbaient dans la forêt,

les champignons que nous aurions dû ramasser

jusqu’à ce qu’enfin

nous puissions nous installer, panier bien rempli,

                                              pour déjeuner dans la verdure.

 

 

Pia TAFDRUP    LA BOUSSOLE DES OISEAUX MIGRATEURS

Traduit du danois par Janine Poulsen. Préface de Bernard Chambaz. La vignette de couverture est de Magali Latil. Editions UNES, 2024.

 

  • Pia Tafdrup dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°622 : « Premier tour d’avion » & 623 : « Pique-nique, un prélude » in « La Boussole des oiseaux migrateurs ».

 

21:53 | Lien permanent | Françoise

10.07.2024

Envoi n°622. Pia TAFDRUP "Premier tour d'avion"

PREMIER TOUR D’AVION

 

Depuis la plage jusque dans les airs

j’ai fait mon premier tour d’avion,

                                         portée sur le ventre

par les pieds de mon père

à peu près aussi longs

que mon corps d’alors.

J’étais suspendue dans la douceur du vent

entre le bourdonnement des insectes

et les cris des mouettes.

L’en bas était vu d’en haut --

mon père sur le dos dans le sable

     moi dans le ciel,

mon père en-dessous

     moi au-dessus

en équilibre sur la plante de ses pieds

entre les ailes des oiseaux

                            dans un soupir blanc.

Les vagues engourdies frappaient

la côte, le sel

piquait la peau.

Je volais selon un itinéraire  menant

     là où demain commence.

Nuage après nuage en navigation contraire,

     je flottais

au-delà des limites du corps,

regardais mon père par en-dessous,

le pilote, dirigeant le parcours,

fit un cercle dans une brume de sang

momentanée,

atterrit encore dans le sable chaud

     en toute sécurité,

retour sur sa planète, d’où

des années plus tard j’ai continué dans le monde,

tandis que l’espace s’ouvrait

                              dans un écho de rêve.

 

Pia TAFDRUP    LA BOUSSOLE DES OISEAUX MIGRATEURS

Traduit du danois par Janine Poulsen. Préface de Bernard ChambazLa vignette de couverture est de Magali LatilEditions UNES, 2024. www.editionsunes.fr

 

21:48 | Lien permanent | Françoise