12.06.2024
Envoi n°618. Annabelle Gral "Les Saisons"
LES SAISONS
J’entends le crépitement du soleil
qui bout sur les herbes
Et elles s’enflamment
quand la chaleur monte
Je l’entends depuis l’enfance
quand le lait brûlait dans la casserole
en furieux débordement
le long du fer chauffé à blanc
J’entends le crépitement des voix
de ces matins
au sud de la ligne qui touchait les espoirs
*
Un vent salé
mouille mes joues
Sous la lumière chaude
le ciel jette ses armes de feu
sur l’herbe jaune et rare
comme mon souffle d’enfant
*
L’herbe sèche au fort soleil
habite les rides
de nos maisons fatiguées
Et inlassablement
croît et embellit
sur les tombes
et leurs mains endormies
*
(...)
Annabelle GRAL, Revue de Poésie ARPA N°143, février 2024.
Site : www.arpa-poesie.fr
22:29 | Lien permanent | Françoise
05.06.2024
Envoi n°617. Casimir Prat
(...)
*
Mais maintenant ...
Oh ! s’il te plaît, emmène-moi loin d’ici...
Emmène-moi à travers la ville blanche, jusqu’au bout
de la dernière Rambla :
où l’on entend, tout au fond, la bâche verte de la mer
claquer,
où l’on regarde les couples qui déambulent si
paisiblement, ou, qui, tout prosaïquement, poussent
des landaus arborant un sourire qui ne veut être rien
de plus qu’un sourire paisible et automnal parce qu’ils
poussent un landau au milieu du mois d’octobre --
tu sais, je voudrais déguster
maintenant une tasse de café très fort, avec toi, sur une
terrasse,
et savourer avec toi
la lune pleine, si puissante qu’elle éclabousse tout le port
jusqu’à la jetée, effaçant de son éclat la petite poignée
d’étoiles frileuses qui s’ennuyaient derrière les mâts !
Ah, comme je voudrais que tu marches avec moi dans
tous ces souvenirs et partages avec moi - oh, fais-moi
plaisir - una ensaïmada achetée à la Pasterleria de la
calle Boada (avant qu’elle change de nom et porte celui
- hideux - d’un sculpteur qui collabora à la Sagrada
Familia : Jaume Busquets) accompagnée d’une leche
merengada...* Oh, viens !
*
(...)
Je sais - qu’il n’y a pas de poème
plus beau, plus exact et plus émouvant
qu’un poème manqué (à l’image de celui que tu es en
train de lire, cher lecteur),
le poème
que personne n’a jamais fini d’écrire,
celui-là même qu’on a failli lire,
s’étant glissé un matin entre les pages du journal que
nous venions
d’ouvrir, assis à la terrasse du café, et entre lesquelles
une page de ciel bleu
était venue s’intercaler - aveuglante (et qui nous a
fait douter
qu’aucun poème ne fût possible) -
poème que j’ai deviné en filigrane du billet qui s’est
alors envolé
de la table du café -
en transparence du nuage qui était passé alors sur
la rue puis a fait demi-tour pour survoler la rue
adjacente --
et qui a continué à me suivre tout au long de mon
trajet en direction
du marché -- parmi les commentaires de la vendeuse
de poissons ;
(...)
Casimir PRAT (1955-) Cours, Antigone, cours ! Frontispice d’Elise Lopez, préface de Philippe-Marie Bernadou, éditions Le Taillis Pré, collection Les Inclassables, 2023.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Casimir_Prat
Extrait de la préface : « Contrairement aux dieux, les mythes ne meurent pas. Parce qu’ils ne demandent pas que l’on croit en eux pour se survivre. Au-delà de la foi ils sont l’évidence, comme la poésie. Casimir Prat se saisit du mythe d’Antigone et tisse sa filiation (la sienne et celle du mythe) avec quelques femmes d’écriture qui toutes ont dit non et l’ont payé de leurs vies, celles à travers qui il a appris à voir, « les grandes transparentes », pour féminiser l’image lumineuse de Benjamin Péret. (...)
Ecrire est alors s’inscrire dans la chaîne du refus, croire à la parole, la parole « donnée » (les poètes ne se vendent pas), les paroles rebelles d’Antigone, Emily, Virginia, Sylvia, Ingeborg, Alejandra qui face à la loi des hommes font entendre, au-delà de leur voix de femmes, la voix de l’humanité. (...) »
- LECHE MERENGADA PP. 125-126
22:24 | Lien permanent | Françoise
29.05.2024
Envoi n°616. Casimir Prat "Mais, j'y repense..."
*
Mais, j’y repense : comment sauver quelqu’un ?
Et de quoi - de lui-même ?
Je devrais en savoir
quelque chose, non ?
Que je suis bavarde !
Parfois, pour me distraire, je pense à toutes ces choses
dépareillées
qui vont rester après moi - à ce qu’elles vont devenir,
dans cette existence où je n’existerai plus, tu comprends ?
Des choses, des sensations toutes simples :
quand il va se mettre à geler ou à neiger, je pense à
un rosier ou à des larmes (qui ne seront, elles, jamais
caduques),
à ce mouchoir recroquevillé à côté de la lampe allumée,
à ce trousseau de clefs dans mon sac --
alors qu’il n’y a plus aucune porte
à ouvrir ici : je pourrais d’ores et déjà les jeter, non ?
Cela m’inquiète.
Je m’appelais comment, Autrefois ? Antigone ?
Oui, c’est ça, Antigone !
Tu pourrais vérifier ? --
*
... je gratte avec mes doigts, mes ongles, la paroi de
la grotte. Je sais bien que c’est inutile. Mais je n’ai
plus la force de crier.
Ce qui me manque le plus de ma vie passée ? -- quand,
enfant, je m’éveillais juste avant l’aube, j’allais parfois
ouvrir en grand la fenêtre
pour laisser entrer le ressac de la mer
puis je regagnais ma couche et me recroquevillais en
boule sous le drap, ainsi
je pressentais le pépiement des premières taches de
lumière autour des paupières de la nuit,
j’en suivais les différentes métamorphoses à travers
les branches du figuier -- et puis cette odeur du lait
brûlé s’échappant d’une casserole, oh !
comme je regrette le bruit de l’eau que l’on jetait à
grands seaux sur les statues si blanches et indubitables
le matin !
... à présent ne restent que cette poudre sous mes
ongles après avoir gratté la paroi obscure, et ma voix
très vieille et enfermée comme une noix desséchée
dans sa coquille ...
*
(...)
Casimir PRAT (1955-) Cours, Antigone, cours ! Frontispice d’Elise Lopez, préface de Philippe-Marie Bernadou, éditions Le Taillis Pré, collection Les Inclassables, 2023.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Casimir_Prat
Extrait de la préface : « Contrairement aux dieux, les mythes ne meurent pas. Parce qu’ils ne demandent pas que l’on croit en eux pour se survivre. Au-delà de la foi ils sont l’évidence, comme la poésie. Casimir Prat se saisit du mythe d’Antigone et tisse sa filiation (la sienne et celle du mythe) avec quelques femmes d’écriture qui toutes ont dit non et l’ont payé de leurs vies, celles à travers qui il a appris à voir, « les grandes transparentes », pour féminiser l’image lumineuse de Benjamin Péret. (...)
Ecrire est alors s’inscrire dans la chaîne du refus, croire à la parole, la parole « donnée » (les poètes ne se vendent pas), les paroles rebelles d’Antigone, Emily, Virginia, Sylvia, Ingeborg, Alejandra qui face à la loi des hommes font entendre, au-delà de leur voix de femmes, la voix de l’humanité. (...) »
14:09 | Lien permanent | Françoise
