19.03.2014
Envoi n° 150. Jacques Vandenschrick "Nous ouvrirons les granges..."
Nous ouvrirons les granges et nous y
boirons l'eau des nuits sur la brisure
des cailloux nos paumes adoucies dans
la déchirure des sources . Nous mon
terons dans les villes ouvertes . Nous
serons des millions des foules frater
nelles . Nous ferons naître un feu au
bout des pistes de poussière . Là où
commence l'herbe , et là où fleurit
l'ombre . Nous userons le temps avec
notre malheur . Nous le fatiguerons
à force de durer . Nous apaiserons la
montée de quatre très jeunes soldats .
Nous emmènerons aux prairies les trom
pés les pâles les pauvres . Nous irons
aux vergers comme on glisse aux musi
ques . Nous laisserons parler : la nuit
est une amande . Nous userons le temps
avec notre chemin . Nous laisserons
pleurer : les larmes sont un châle . Les
yeux bordés de sel promettent les prin
temps . (...)
Jacques Vandenschrick Pour quelques désarmés. Cheyne éditeur. 1997. 43400
Le Chambon-sur-Lignon
21:41 | Lien permanent | Françoise
12.03.2014
Envoi n°149. Tomas Tranströmer. "Baltiques" (extraits)
IV.
Des plans rapprochés,
à l'abri du vent.
Le goémon. Les forêts de goémon luisent dans l'eau claire, elles sont jeunes, on voudrait
y refaire sa vie, se coucher de tout son long sur son image dans le miroir et couler
jusqu'à un certain point – le goémon surnage avec des bulles d'air, comme nous
surnageons avec des idées.
La cotte quadricorne. Ce poisson est un crapaud qui voulait se faire papillon et qui y
parvient à un tiers, il se blottit dans l'herbe marine, mais remonte dans les filets,
accroché à ses piquants et ses verrues pathétiques – quand on le dégage des mailles
du filet, les mains brillent de morve.
Les rochers. Là-bas, sur les lichens que chauffe le soleil, courent les bestioles, elles sont
aussi pressées que l'aiguille des secondes – le sapin jette une ombre, elle avance
doucement comme l'aiguille des heures – en moi le temps s'est arrêté, un temps sans
fin, le temps qu'il faut pour oublier toutes les langues et inventer le mouvement
perpétuel.
A l'abri du vent, on peut entendre l'herbe pousser – un léger roulement de tambour
par le bas, le faible grondement de millions de flammèches, c'est ainsi qu'on entend
l'herbe pousser.
Et maintenant le grand large, sans porte : la frontière
ouverte
ne cesse de s'élargir
au fur et à mesure que l'on s'étire.
Il y a des jours où la Baltique est un toit immobile,
infini.
Rêvez alors, en toute innocence, de quelque chose qui rampe sur ce toit et tente de
démêler les cordes des drapeaux,
qui tente de hisser
le chiffon -
ce drapeau si froissé par le vent, enfumé par la cheminée
et blanchi par le soleil qu'il pourrait être à tout le monde.
Mais la route est encore longue jusqu'à Liepaja.
Tomas Tranströmer (1931) Baltiques in Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord. nrf Poésie/Gallimard. 2012
11:30 | Lien permanent | Françoise
05.03.2014
Envoi n°148.Tomas Tranströmer"La Grande Énigme"
I.
(...)
Star pa balkongen
i en bur av solstralar -
som en regnbage.
Debout sur le balcon
dans une cage solaire -
tel un arc-en-ciel.
(…)
II.
Rentjur i solgass.
Flugorna syr och syr fast
skuggan vid marken.
Renne en plein soleil.
Les mouches cousent et cousent encore
son ombre sur le sol.
III.
En pinande blast
drar genom huset i natt -
demonernas namn.
Un vent mordant
traverse cette nuit la maison -
le nom des démons.
(…)
IV.
(...)
Uppför branterna
under solen – getterna
som betade eld.
En remontant la falaise
sous le soleil – les chèvres
qui broutaient le feu.
X.
(...)
Hör suset av regn.
Jag viskar en hemlighet
för att na in dit.
Écoute bruisser la pluie.
Je murmure un secret pour
pénétrer son cœur.
(...)
Tomas Tranströmer La Grande Énigme 45 haïkus adaptés du suédois par Jacques Outin. Le Castor Astral. 2011
21:52 | Lien permanent | Françoise
