06.12.2023
Envoi n°597. Hommage à Jean-François Mathé (30 mai 1950 - 29 novembre 2023).
Ce que j’ai chanté de mes nuits,
étoiles et quartiers de lune,
j’ai tout jeté en vrac dans l’une
dont l’ombre épousait mon ennui.
Qu’importe ce qu’il adviendra
de mes vieux refrains enrayés.
J’ai trop vécu mal éveillé
à mal dormir dans de beaux draps.
Funambule sur fil du temps,
j’ai fait tous mes pas de travers
au point de tomber dans l’hiver
au lieu d’entrer dans le printemps.
Et de ce que le monde donne
à partager, les fleurs, les coups,
comme les autres, j’eus les coups
car les fleurs ne sont pour personne.
Jean-François Mathé Passages entre chien et loup in Prendre et Perdre. Editions Rougerie. 2018.
Si petites soyez-vous, espérances,
nous entendons battre vos portes
entre deux battements du cœur
et toujours vers vous nous esquissons un pas.
Mais les battements suivants du cœur
à force vous effacent
et nous renvoient au même chemin
comme si nous devions enfermer
nos rêves dans ses pierres.
Et marcher en les oubliant.
Jean-François Mathé Retenu par ce qui s’en va. Editions Folle Avoine. 2015
Chanson des larmes
Les étoiles sont trop figées
pour devenir larmes qui coulent.
Leur faudrait mes yeux affligés
qui voudraient bien qu’enfin s’écoule
en perles claires, voire en houle
toute cette peine que j’ai.
Au lieu de larmes, des étoiles
ça me semblerait élégant :
j’aurais mouchoir de fine toile
pour les recevoir dignement,
les voir s’éteindre doucement
le temps que le chagrin se voile…
Mais je redeviendrais moi-même,
passant tout mon temps à chanter
sans atteindre le chant lui-même :
toujours s’éloigne ce qu’on aime
même retenu embrassé.
A quoi bon les larmes qu’on sème,
d’autres seront à amasser
et demain comme hier les mêmes.
Jean-François Mathé Chansons sans en avoir l’air in Revue Décharge 166. Juin 2015.
Le soir vient d'abord dans les voix
poser sur chaque mot une ombre.
Comment le jour s'éteint et sombre
on l'entend plus qu'on ne le voit.
Des derniers mots que l'ombre happe,
comme on retient parfois du vent,
je retiens la lueur avant
qu'à tout jamais elle s'échappe.
Et j'emporte, allumette ou braise,
de quoi démêler de la nuit
les murmures qui s'y ennuient
et les poèmes qui s'y taisent.
Jean-François Mathé in VIVRE AU BORD, ARPA, Revue de Poésie, N°104.
* Jean-François Mathé dans "Vous prendrez bien un (petit) poème ? " : envoi n°127 "Le soir vient d'abord dans les voix..." & envoi n°128 " La main que j'avais enlevée..."in revue ARPA n°104, juin 2012 ; envoi n°223 "Chanson des larmes" & envoi n° 224 « Chanson de l’amour », extraits de « Chansons sans en avoir l’air », in revue Décharge n°166, juin 2015 ; envoi n°253 « Si petites, soyez-vous, espérances, … » & envoi n°254 « Chaque nuit devant ma porte... », extraits de « Retenu par ce qui s’en va », éditions Folle Avoine, 2015 ; envoi n°384 « Le jour ne s’ouvre... » & envoi n°385 « Ce que j’ai chanté de mes nuits », extraits de « Prendre et Perdre », éditions Rougerie 2018.
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22.11.2023
Envoi n°595. Marilyne Bertoncini & Alma Saporito "Scatti di luce/ Instantanés de lumière"
Solco di luce
che ari l’oscuro
diventi seme
Sillon de lumière
labourant l’obscur
tu deviens semence
ü
Sta immobile
tra le canne la biscia
il sole filtra
Elle est immobile
la couleuvre dans les roseaux
où filtre le soleil
ü
Non più migrante
airone cenerino
resti tra nebbie
Tu n’es plus migrateur
héron cendré
reste dans les brumes
(...)
Alma Saporito Marilyne Bertoncini Scatti di luce/ Instantanés de lumière, édition bilingue ;
traduction : Marilyne Bertoncini ; photos : Francesco Gallieri ; introduction : Marc-Henri Arfeux.
Édition: pourquoi viens-tu si tard ? 2023
ü
(...)
4
Le reflet dans l’eau de l’oiseau
se mêle aux reflets de l’eau --
Où est le réel ?
Il riflesso nell’acqua dell’uccello
si confonde con quelli dell’acqua --
Quale è la realtà ?
ü
8
Tout est double et se dédouble
pour l’oiseau et son jumeau d’ombre
le roseau devient frontière
Tutto è doppio e si sdoppia
per l’uccello e l’ombra gemella
la canna diventa confine
ü
10
Quel peintre a tracé à l’encre
sur la page du jour d’un blanc étincelant
ces traits qui se diluent dans l’eau morte du marais ?
Chi dipinse con l’inchiostro
sulla scintillante pagina bianca del giorno
questi tratti diluiti nell’acqua morta della palude ?
(...)
Marilyne Bertoncini Alma Saporito Scatti di luce/ Instantanés de lumière, édition bilingue ; traduction : Marilyne Bertoncini ; photos : Francesco Gallieri ; introduction : Marc-Henri Arfeux. Édition: pourquoi viens-tu si tard ? 2023.

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15.11.2023
Envoi n°594. André Duprat "La nuit d'étang".
Devant l’abri muse, étang sous cieux comme on est sous tutelle, je glisse vers une contemplation, propre au regard songeur ; des vagues somnolentes - rocking-chair des yeux - distillent un confort d’âme, à nul autre pareil... Le clapot - pouls de peu -caresse l’inconscient dans un savant repos. De cette berceuse natale, je suis ami, aussi client. Le passé et l’avenir pareils à des inséparables se posent comme un présent. Et l’onde ondulante m’embarque sur la chaloupe des passages...
(...)
Étang, je te tutoie comme l’ami de la famille. Autrefois, cette pièce d’eau semblait servir de pas de porte, de prolongations ménagères, d’enceinte des nues, aujourd’hui elle s’identifie, s’intensifie comme une vie intérieure...
Si la contemplation fourmille des attentes qu’elle désire transformer en lendemains, son bilan chavire aussi vite que sa mise à l’eau. En surface, une auto hypnose développe un nuancier à l’usage de chacun : le jour fait sa nuit...
ü
L’étang n’a pas l’ampleur à offrir en partage, il a plus grand : le mystère abordé par l’aperçu et bordé par l’ombre portée des œillères, l’intime au feu de bois dans le soleil oblique de l’automne, la bruine pénétrant dans le paletot massif du solitaire et les secrets murmures des reflets admis en poésie. Ainsi soit-il du premier souffle comme du dernier... Tout est moi dans cet étang jonché de notes mortes. Tout est moi : le moindre et la sensation possible.
André DUPRAT La nuit d’étang, éditions Henry, collection La main aux poètes, 2018, pages 5, 9 et 10.
*André DUPRAT dans « Vous prendrez bien un poème ? » : feuille volante du 16/06/2022 : « Un lieudit de ce monde », Editions Océanes 2002 ; envoi n°536 : extrait de « L’étang unique », éditions Apeiron 2012 ; envoi n°537& 593 : extraits de « La Partance revenue » in « La nuit d’étang », éditions Henry 2018 ; envoi n°594 : extraits de « La nuit d’étang », éditions Henry 2018.
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