24.09.2025
Envoi n°675. Henri Michaux "Clown"
CLOWN
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coups de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous,
ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…
Henri MICHAUX Peintures in L’Espace du dedans, nrf, Gallimard, 1973.
- Henri Michaux dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°37 « Poteaux d’angle » in « Poteaux d’angle » ; envoi n°38 « En respirant » in « La Nuit remue » ; envoi n°275 « Ecce Homo » in « Epreuves Exorcismes » ; envoi n°276 « si on connaissait la sensation de base des autres… » in « Poteaux d’angle ; envois n°431 « Dans la grande salle… » & 432 « Les fantômes du jour… » in « Epreuves Exorcismes » ; envoi n°675 « Clown » in Peintures.
22:44 | Lien permanent | Françoise
17.09.2025
Envoi n°674. Danièle Corre "La pluie / qui vaporise une douceur inattendue..."
La pluie
qui vaporise une douceur inattendue
fait de mes pas urbains
une marche sur la lande,
loin des êtres qui portent
peine ou joie ou tout ensemble,
une paix sans tourmentes
- pour combien de secondes ? –
m’isole,
la mer balaye
le vacarme des rues,
le harcèlement du monde.
ü
C’est une chanson
qu’on avait fait taire
qui revient avec sa voix d’insoumission,
sa kyrielle de chapelles
aux clochers ajourés,
les pas de danse frappant le sol
et cette berceuse qui sanglote
au téléphone dans une cabine
qui n’existe plus
tout en haut de la plage.
ü
Danièle Corre in revue ARPA N°147 Printemps 2025 : arpa-poesie.fr
- Danièle Corre dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°205 « Nous venons de plus loin que le chagrin. ... » in Revue ARPA 108 & envoi n°206 « Un cheval galope à la crête de l’âge... » in Revue FRICHES 118 ; envoi n°392 « Qu’attend- on de la vie si courte ?» & envoi n°393 « Les mots frappent aux parois de la nuit... » et « Ce que dit le corps... » in Revue FRICHES N°139, de Jean-Pierre Thuillat ; envois n°583 « Au seuil de la porte... » & 584 « Ne ramenez pas en laisse… », « L’eau du silence… » « Couvrez-moi du manteau des mots… », extraits de « Obstinément l’enfance », éditions Aspect, 2005 ; envois n°673 & 674, in revue ARPA 147n printemps 2025.
22:44 | Lien permanent | Françoise
10.09.2025
Envoi n°673. Danièle Corre "Ce soir, une femme a chanté..."
Ce soir, une femme a chanté,
alors tout a couru vers elle,
les chevaux, les oiseaux, les routes,
les pierres et les rivières
jusqu’à ma mère
avec son visage de petite fille
à la chorale de l’église,
avec les rêves
qu’elle cousait en semaine
à la grande toile de l’oubli.
ü
(…)
ü
Un geste demeuré
à l’angle d’une fenêtre
que je revois chaque fois
du bus 96 qui conduit Porte des Lilas,
à chaque fois, boulevard du Palais,
je tourne la tête vers cette fenêtre
du troisième étage de l’Hôtel-Dieu,
geste d’au revoir,
geste de bénédiction,
palpitant dans les feux tremblants de la rue,
qui vit là son existence de geste
comme une aile d’oiseau
au bord du ciel.
Danièle Corre in revue ARPA N°147 Printemps 2025 : arpa-poesie.fr
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- Danièle Corre dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°205 « Nous venons de plus loin que le chagrin. ... » in Revue ARPA 108 & envoi n°206 « Un cheval galope à la crête de l’âge... » in Revue FRICHES 118 ; envoi n°392 « Qu’attend- on de la vie si courte ?» & envoi n°393 « Les mots frappent aux parois de la nuit... » et « Ce que dit le corps... » in Revue FRICHES N°139, de Jean-Pierre Thuillat ; envois n°583 « Au seuil de la porte... » & 584 « Ne ramenez pas en laisse… », « L’eau du silence… » « Couvrez-moi du manteau des mots… », extraits de « Obstinément l’enfance », éditions Aspect, 2005.
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22:53 | Lien permanent | Françoise
