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05.03.2025

Envoi n°654. Marcelle Kasprowicz "UN CREUX INFIME"

Sais-tu que la main que tu tiens dans la tienne

s’ouvre en une corolle à cinq pétales

sous la chaleur de ton soleil

 

Sais-tu que cet infime creux

 

au milieu de ta paume

peut contenir assez d’eau

pour désaltérer

un oiseau exténué

 

assez d’eau

pour qu’une mouche traquée

puisse s’arrêter là

et laver ses ailes

 

Et sais-tu

que cet infime creux

est fait pour recevoir

un premier baiser

 

A SLIGHT HOLLOW

 

Do you know the hand you’ re holding

opens into a five-petal corolla

in the warmth of your sun

 

Do you know the slight hollow

at the center of the palm

can hold enough water

to quench the thirst

of an exhausted bird

 

enough water for

a hounded fly to stop

and scrub its wings

 

So slight a hollow

fated to hold

a first kiss

 

Marcelle Kasprowicz Untamable Flesh of the Mind, 2024

 

* Marcelle Kasprowicz dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°245 « Les prisonniers des oiseaux… » & envoi n°246 « Présage », extraits de « Le Silence de la lumière » Edition bilingue, traduction de l’auteur. De Lodis Publishing, printed by One Touch Point Printing, Austin, Texas, copyright 2015; envoi n°266 « L’herbe verte d’Hiroshima »; envoi n°441 « Topaze» & n° 442 « Les Gorges », extraits de « La Citadelle de chair / The Citadel of flesh », Edition bilingue, traduction de l’auteur. De Lodis Publishing, printed by One Touch Point Printing, Austin, Texas, copyright 2017; envoi n°653: “The Wolf who ate America/Le Loup qui mangea l’Amérique”, inédit; envoi n°654: A SLIGHT HOLLOW/ UN CREUX INFIME » in Untamable Flesh of the Mind, 2024.

 

 

 

 

22:51 | Lien permanent | Françoise

26.02.2025

Envoi n°653. Marcelle Kasprowicz "The Wolf Who Ate America".

 

The Wolf Who Ate America

 

 

Where did it come from

 

Was it born in some endless dark forest

Did it roam in deep snow

its jaws shattering the ice of its hunger

 

Had it long been dragging

its skeletal frame

its ragged pelt

in some mean desert

some elusive mountains

 

Was it the mythical brute

of bedtime stories

 

How did it follow us

all the way home

 

We tried to tame it

We did

We tried…

 

Ah

but it was

our own savage heart

 

 

 

 

 

 

Marcelle Kasprowicz, poème inédit, traduit par l’auteur.

 

 

 

 

 

Le loup qui mangea l'Amérique

 

 

D'où venait-il

 

Était-il né dans quelque sombre infinie forêt                 

Est-ce qu'il rôdait dans des neiges profondes

Est-ce que ses mâchoires broyaient la glace de sa faim

 

Est-ce qu'il avait pendant longtemps

traîné son squelette

son pelage en lambeaux

dans quelque méchant désert

dans quelques montagnes insaisissables

 

Était-il

la brute mythique

des contes du soir

 

Comment a-t-il pu nous suivre

jusque chez nous

 

Nous avons essayé de le dompter

Vraiment 

Nous avons essayé...

 

Ah

mais il était

notre cœur sauvage

 

 

Marcelle Kasprowicz, poème inédit, traduit par l’auteur.

 

* Marcelle Kasprowicz dans « Vous prendrez bien  un poème ? » : envoi n°245 « Les prisonniers desoiseaux… » & envoi n°246 « Présage », extraits de « Le Silence de la lumière » Edition bilingue, traduction de l’auteur. De Lodis Publishing, printed by One Touch Point Printing, Austin, Texas, copyright 2015; envoi n°266 « L’herbe verte d’Hiroshima »; envoi n°441 « Topaze» & n° 442 « Les Gorges », extraits de « La Citadelle de chair / The Citadel of flesh », Edition bilingue, traduction de l’auteur. De Lodis Publishing, printed by One Touch Point Printing, Austin, Texas, copyright 2017.

 

 

 

22:33 | Lien permanent | Françoise

19.02.2025

Envoi n°652. Henry Bauchau "L'escalier bleu".

L’ESCALIER BLEU

                                   à Jean Denoël

Les nœuds du cœur, les nœuds de l’âge et ceux des mots

tout noués sont encore à l’ancienne demeure

où j’ai vécu parmi les chambres familières

l’amour du monde avant sa chute dans le froid.

Un rayon adouci par la pente d’un arbre

brille peut-être encor sur les grands lits de cuivre

la grive, la perdrix, l’escalier de septembre

et l’enfant qui touchait la terre sans semelles.

 

L’escalier descendait vers la ferme et les granges

où tournaient les saisons, pailles hautes, royaumes

suivis de mort prochaine et de vents.

C’était un escalier tournant, de pierres bleues

toujours humide, avec sa voûte qui suintait

une rampe élimée, ses cals et ses jointures

où l’on sentait l’usure immense des années

le poids des hommes fatigués, le poids des pauvres.

Comme il était profond et sombre on avait peur

de commettre la faute et le désir secret

d’y tomber, entraînant la plus belle servante.

Et l’on rêvait des cris, tendres cris des surprises

et du bruit des sabots qui glissent vers le mal.

 

Il fallait traverser au milieu des fumées

l’office où s’affrontaient le charron et les gardes

dont les guêtres sentaient la pulpe de l’automne.

Plus lente était la voix des hommes de charrue

qui mènent labourer les juments dans la plaine

et dans les chemins creux les belles braconnières

pénitentes qu’on voit, le dimanche à la messe

sourdes et sans regard, chanter au banc des filles.

Souvent les soirs de paye aux couleurs du genièvre

je me sentais saisi, seul et rasant les murs,

par cette opacité de la chose réelle

et je fuyais dans l’escalier. Par peur de l’ordre

qui m’enserrait partout de nœuds et de racines

qu’il fallait arracher pour être, ordre admirable

dans l’amour de Mérence et son tablier blanc.

Peur des puissants velus, hommes d’un coup d’épaule

qui sortaient les chariots embourbés de l’ornière

et soulevaient, fichus dénoués, les faneuses

perdant leurs sabots peints, endormies sous les meules.

Hommes, pour être vous, l’enfant a traversé

l’étendue de la peur et par l’escalier bleu

jusqu’aux cœurs où battait l’amour du temps naïf

il n’a jamais voulu, Orphée, que redescendre.

(…)

 

Henry BAUCHAU L’escalier bleu (1958-1963), dédié à Jean Amrouche*.  Poésie complète, éditions Actes Sud, 2009.

 

*Henry Bauchau (1913-2012) dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°240 « Mérence » & envoi n°241 « L’Harmonica, La nuit, Temps natal, Toute la nuit, Nous ne sommes pas séparés de la mort » in « L’escalier bleu », nrf Gallimard, 2012 ; envoi n°651 : « Petite ombre » & « Pollen » in « L’escalier bleu » (1958-1963), Poésie complète, éditions Actes Sud, 2009.

https://objectifplumes.be/author/henry-bauchau/

* Jean Amrouche (Ighil Ali, Algérie 1906- 1962, Paris), poète, essayiste, journaliste littéraire algérien d’expression française.

22:34 | Lien permanent | Françoise