08.07.2020
Envoi n°440. Antoine Emaz "Promenade..."
Promenade. Ce qui tient en éveil dans la distance. Une
lumière, une couleur plus intense, ou peut-être
simplement la distance, presque brutale devant, après la ville.
L’espace découvert, le lac. Sorte de respiration plus libre
d’être là.
Le vert de l’herbe noie l’œil. On sent peser les muscles du
visage lorsqu’ils reprennent leur position de repos.
Dans ces moments, on croit parfois rejoindre ce qui entoure.
Comme l’impression défaire un peu partie, d’avoir enfin
trouvé une place.
Le plus souvent, cela demeure d’une part et nous vivons de
l’autre.
Antoine EMAZ SABLE, encres Djamel Meskache, p. 24.
TARABUSTE Éditeur. 1996. Rue du Fort. 36170 Saint-Benoît du Sault
22:03 | Lien permanent | Françoise
01.07.2020
Envoi n°439. Antoine EMAZ "Cette odeur de bocal, de bonbon vieux..."
Cette odeur de bocal, de bonbon vieux, que finissent par
prendre les plus beaux livres. Dans l'instant de découvrir,
on peut connaître une joie déliée ; mais de façon sûre,
plus ou moins vite, les pages deviennent monument, tas,
repère d'une nostalgie.
Millions de pages lues depuis l’enfance. Volumes serrés
en murs ou bien laissés en vrac encombrant la table,
la pièce.
Encore loin d'en finir. Passion sue dérisoire, mais parfois
se produisent des rencontres comme si brusquement la
langue ou la vue renaissaient. Rares, mais justifiant le reste
d'un coup.
Du génie, devant, net, et qui brûlerait pur.
-- On ne pourrait pas trouver quelque chose à se mettre
sous la dent, même un tout petit quelque chose ?
-- Si, rien.
-- C’est bon ?
-- On s’habitue.
Antoine EMAZ SABLE, encres Djamel Meskache.
TARABUSTE Éditeur. 1996.
Rue du Fort. 36170 Saint-Benoît du Sault
22:36 | Lien permanent | Françoise
24.06.2020
Envoi n°438. Vénus Khoury-Ghata "Le râteau dans une main..."
Le râteau dans une main
le crayon dans l'autre
je dessine un parterre
écris une fleur à un pétale
désherbe un poème écrit entre veille et sommeil
je fais la guerre aux limaces et aux adjectifs adipeux
le chiendent acrimonieux pousse sur mes draps
les mots récalcitrants se prolongent jusqu'à mon jardin
je sarcle
élague
arrache
replante dans mes rêves
le matin me trouve aussi épuisée qu’un champ labouré par une
herse rouillée
le rêve seul moyen de locomotion pour atteindre ma mère qui
habite le dessous
Elle se disait la mère de tous ceux qui savent dessiner une maison
c'est pour eux qu’elle trayait la lune
qu'elle conservait son lait dans une jarre femelle
loin du soleil qui avait mangé ses deux fenêtres
et roté une écharde sur son seuil
Assis sur le même seuil
les mots de ma langue maternelle me saluent de la main
je les déplace avec lenteur comme elle le faisait de ses ustensiles
de cuisine
marmite écuelle louche bassine ont voyagé de mains en mains
quels mots évoquent les migrations d’hommes et de femmes
fuyant génocides sécheresse faim
enfants et volailles serrés dans le même balluchon parlaient-ils
l’araméen caillouteux
l'arabe houleux des tribus belliqueuses
ou la langue tintant telles billes de verre dans nos poches d’enfants
Vénus KHOURY-GHATA ORTIES, dessins Diane de Bournazel
Al Manar Éditions Alain Gorius, 2011
* Vénus Khoury-Ghata dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°32
« La surface d'un automne » ; envoi n°437 « Son feu n’a pas de toit… ».
23:09 | Lien permanent | Françoise
