19.08.2020
Envoi n°446.Mile Klopçiç "Ainsi parle le mineur André."
Ainsi parle le mineur André
Le mineur André brandit le pic
il prit dans sa main une poignée de charbon
il se mit à genoux et s’inclinant sur son poing noir
il parla :
- Nom de Dieu, je t’ai pioché partout
encore morveux j’ai commencé à Terbvolié
ensuite j’ai creusé à Zagorié un nouveau puits
juste devant moi s’est effondré le plafond de la fosse
là pour la première fois dans une salle comble
j’ai entendu les mots que jamais je n’ai oubliés
avec ces mots j’ai dû fuir en Allemagne
puis à Forbach je me suis blessé à la jambe
à Saint-Avold j’ai enterré mon fils
le second fut écrasé à Spittel non loin
dans les corporations d’Essen j’ai bagarré contre les jaunes
à Lens le grisou m’a brûlé la gueule
en Hollande j’ai été trahi par mes compatriotes mêmes
ah ! maudit tout ça, que tout ça soit maudit !
André se releva, brandit une nouvelle fois le pic
et fendit le roc en deux
et se penchant vers lui
il parla de nouveau :
- Maintenant, c’est toi que je pioche charbon du sol natal
toi pierre noire partout au monde pareille
à chaque traverse que je pose
mon dos se voûte davantage
chaque fois lorsque je vide une fosse
la vieille rancune augmente dans ma poitrine
chaque jour que je passe en crevant dans le noir
le temps se rapproche qui sera bon et nouveau
quand je ne te piocherai plus haineux et maudissant
lorsque je serai fier de ma main calleuse et lourde
quand charbon de notre sol tu seras enfin nôtre
quand l’existence sera vraiment digne de s’appeler vie
et que nous saisirons la vieille misère par le cou
car ça doit venir…
il faudra bien que ça vienne un jour, que diable !
Mile Klopçiç (1905, L’Hôpital, France -1984, Ljubljana, Slovénie) http://www.celjskozasavski.si/osebe/klopčič-mile/21/ in Petite Anthologie de poèmes slovènes « Œillets rouges pour Paris »*, traduit du slovène par Veno PILON, adaptation française par A. Praillet et J. Vodaine, 1970, chez Jean VODAINE. 57 Basse-Yutz. https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Vodaine
-
-
- « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°445 Sreçko KOSOVEL « Le Vent » https://fr.wikipedia.org/wiki/Sre%C4%8Dko_Kosovel
-
21:34 | Lien permanent | Françoise
12.08.2020
Envoi n°445. Sreçko KOSOVEL "Le Vent".
LE VENT
Devant la porte le vent s’est arrêté
Tout dort, alentour aucun bruit
Seul le vent ne peut se reposer
à minuit
Seul le cyprès noir murmure
sur la tombe blanche où l’ange prie
Dans la pénombre les maisons obscures
se serrent autour des combes endormies
Tout est calme entre vivants et morts
Seul un arbre bouge aux champs là-bas
Sur la route quelqu’un lutte encor
les yeux scrutant le jour qui ne vient pas.
Sreçko KOSOVEL (1904-1926)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sre%C4%8Dko_Kosovel
in Petite Anthologie de poèmes slovènes « Œillets rouges pour Paris », traduit du slovène par Veno PILON, adaptation française par A. Praillet et J. Vodaine, 1970, chez Jean VODAINE. 57 Basse-Yutz.
21:25 | Lien permanent | Françoise
05.08.2020
Envoi n°444. Christophe Cérès "On raconte qu'une nuit de tempête..."
XII
On raconte qu’une nuit de tempête, alors que les yaks se blottissaient l’un contre l’autre comme au plus dur de l’hiver ; on raconte que cette nuit-là, la lune tremblait dans les yeux de Lobzang. Étaient-ce des larmes arrachées par le vent ou le ciel qui vacillait sous les assauts redoublés ?
Pendant son sommeil, l’enfant entendit un grand bruit sec pareil à un mât qui se fend. Sous la tente tout devint étrangement sombre.
Au matin, on retrouva à quelques mètres de là, une pierre noire qui glaçait la main de celui qui s’en saisissait. Du givre la disputait à la chaleur de la paume. On décida de l’envelopper dans une écharpe de soie blanche, une khata, puis de la confier à un ermite retiré dans la montagne.
Plusieurs mois s’écoulèrent avant que la lune ne réapparaisse dans le ciel de l’Amdo.
***
Quand la surface du lac ondule, le voyageur affirme que c’est le vent.
-- C’est le vent si tu l’affirmes. Contente-toi de cette preuve. Le voyageur est trop distrait et tu seras déjà loin que l’eau ondulera toujours.
***
Car il est des paysages sous l’écorce, des constellations, maudis toute parole qui te paraît juste.
L’étymologie, c’est se savoir seul.
La langue, c’est l’artifice, la langue, c’est toujours celle de l’autre.
-- A quoi bon un poème ?
Si je devais dessiner le silence, je tracerais un cercle sur la buée d’une vitre. Le support important bien plus que la forme.
Les Tibétains nomment Tsuma l’illusion de ce monde.
Tout l’art consiste à se laisser dérober.
Les vieux marchent ainsi le dos courbé comme pour mieux se glisser entier dans la tombe. Rien ne doit faillir autour d’eux.
*Mémorandum des lieux parcourus : chant XII : monastère de Kumbum.
Christophe Cérès Carnets tibétains. Khora. Photographies Qiang Zhang. Editions Voix d’encre. 2009
21:23 | Lien permanent | Françoise
