07.04.2020
Envoi n°427. Emmanuelle Sordet : "Alimentation générale".
Alimentation générale
La rumeur s’arrête au seuil, figée en un gris trottoir, lévitant
légèrement, curieuse de ce rectangle d’or et de son
silence.
Monsieur Ali sait rester très droit à la porte. Sa blouse
immobile et bleue signe la rue. Il a rangé derrière son dos
ses mains qui savent déployer un ordre fin et sérieux. Seul
le pain, vers la caisse, penche un peu, mais c’est parce qu’il
fait des miettes. On ne peut rien contre ça.
A l’heure de la sieste, monsieur Ali sait antiquement
draper les cagettes inclinées. Les montants graciles,
obstinés, pour compter les heures oblitèrent le bitume. Le
tissu est rayé, ou blanc. Lui, part en voyage.
Monsieur Ali a pour nom monsieur Albert. Il s’appelle
Mardirossian. Sa nuque est seule, ses oreilles exercées
à répondre au frigo. Le chemin qui mène à ses yeux est
impossible de pénombre, s’il bavarde, c’est pour étancher.
Ce qu’il redoute, c’est de laisser échapper de son crâne les
grandes ailes grises du chagrin. Par exemple en se baissant
sur un sourire d’enfant, pour les bonbons. Les ailes grises
monteraient le long des murs en exultant de désordre,
repousseraient les étagères sur des pensées très claires,
afficheraient en devanture de grosses lettres déchaînées.
Heureusement, quand il se penche vers un enfant,
monsieur Ali fait apparaître sa moustache.
Monsieur Ali-Albert-Mardirossian commande aux
murs très hauts, à l’unique néon, aux boîtes, aux
cartons, aux bouteilles, au coton. Sans soc, sans legs,
il inscrit à la craie chaque prix de chaque jour. Il ne
manque rien.
Emmanuelle SORDET Si jamais. Préface de Pierre
Dhainaut. Editions Pont 9. 2018. www.aupont9.com
20:27 | Lien permanent | Françoise
01.04.2020
Envoi n°426. Philippe Mac Leod "Demeures du silence".
DEMEURES DU SILENCE.
I
De son haleine proche la bougie pourrait mette le feu aux
ombres. Elle palpite sous le buisson des airs – basse et tenace
dans l’endurance des nuits.
La faiblesse de sa flamme me protège d’abord de moi-même,
elle atténue le visible, elle assourdit la plainte.
La paix ne sera jamais que ce consentement au murmure,
la démesure dans l’impossible saisie de l’infime.
Une flamme blanchâtre – haut perchée sur sa hampe –
une flamme seule règne sur la grande pièce vide.
Sans voix elle égrène une prière
elle veille – gardienne du secret – maîtresse de silence.
Un cœur s’effile et grandit aspiré par le haut
et ne brûle que la cire qui l’enveloppe, chair pâle et trans-
parente traversée d’une lueur enfuie sans la quitter.
Au creux de l’espace elle a fait comme un nid. Et c’est un
chant qui maintenant s’élève
une plume, signant dans les airs, pour la nuit, les serments
d’un grain de lumière jeté au hasard des cœurs.
Philippe Mac Leod (1954-2019) Demeures du silence in Revue ARPA,
n°120-121, octobre 2017.
20:12 | Lien permanent | Françoise
25.03.2020
Envoi n°425. Philippe Mac Leod "Vivant"
Vivant
1
La ligne des pins découpe l’horizon en fines intermittences. Le train file dans le silence de la vitesse. Au loin, le paysage indéchiffrable, avec son grand ciel gris posé debout, la mer qu’on croit voir et la distance comme une lame immobile, une vague soulevée qui d’un instant à l’autre peut s’abattre et engloutir tout ce que nous savons de la terre, de ce temps sorti des rails qui nous fuit à travers la plaine, en tous sens multipliant les horizons comme une forêt translucide.
Le rêve est de ce côté de la vitre – sous la lueur jaune des plafonniers, la chaleur molle des conversations de velours. La vie n’aime pas nos somnolences. Elle court avec l’éclair vif sur les champs de betteraves, les fouets du vent chassant les nuages à grands cris dans les flaques d’azur. Un bouillonnement bleu picote le bout des yeux, où parfois la pensée se déchire dans la violence des airs souverains. Sous les lampes inutiles, les songes ne froissent que du papier journal.
Tout est vanité, -- Tout – Tout ce qui fausse le poids des choses, sur la balance des grands ciels étales. Tout ce qui berce la vue, ou la protège d’un voile aux attaches précieuses. Tout ce qui te sépare de la nudité de la feuille, sous la pluie qui tombe au-dehors, immensément, éternellement, toute la pluie du ciel qui s’engouffre et ruisselle en un murmure que les morts entendent encore au fond de leur crâne, la pluie généreuse qui lave et redore le vaste sentiment du monde.
Ton jardin est bien trop étroit. A la flamme de la vigne léchant les murs il manque la joie de l’étendue, le feu d’Elie, l’espace, quand le cœur s’ouvre plus loin que les fenêtres. Chaque regard n’est que l’antichambre d’une vision plus claire et plus pure. Tu n’es pas encore entré dans la demeure fraîche qui veut grandir avec toi.
(…)
Gonflé de solitude, le ciel glisse entre les tours, traversé de souvenirs heureux aux pluie fécondes. Les rames qui se croisent lâchent les dernières étincelles. Une seule pensée pourrait contenir tout le ciel, un seul mot pour rassembler tous les silences, perché comme un nid très haut où nous réapprendrions à vivre.
Philippe Mac Leod « Vivant » in Revue ARPA 104. Juin 2012.
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