19.07.2023
Envoi n°581 Abdellatif Laâbi "J'ai un ami en prison"
J’ai un ami en prison
J’ai un ami en prison
Je pense à lui tous les jours
et souvent me perds...
dans ses pensées
Est-ce bien lui qui, le soir
après l’extinction des lumières
s’allonge sur sa paillasse
ou est-ce moi ?
De lui ou de moi
qui déambule
hagard
dans la cour de promenade
mange sa pitance sans appétit
retient ses larmes
en écrivant des lettres
à sa bien-aimée ?
Mon ami a été condamné
pour apostasie :
un livre où, imprudent
comme tout poète qui se respecte
il a fait peu de cas de la censure
et de l’autocensure
Des propos assez libres sur la religion
tenus dans un café
et rapportés
par un voisin de table très très intéressé
Il a passé maintenant sept années
en prison
et il lui en reste une à purger
la plus dure si j’en juge
d’après mon expérience en la matière
Sa peine ayant été assortie
de huit cents coups de fouet
il en a reçu plus des deux tiers
et devra recevoir le reste
avant son élargissement
Mon ami
n’a pas toujours le moral
Il a dépassé le stade de la colère noire
puis froide
C’est qu’il ne sait plus
dans quel monde il vit
et se sent exilé
au sein de l’humanité
Dans l’étau de laideur
où il étouffe
comment peut-il continuer
à caresser de la beauté
ne serait-ce que l’idée ?
Sa solitude est plus tyrannique
que celle
de l’incommensurable désert
qui l’entoure
J’ai un ami en prison
et je pense à lui
aujourd’hui
comme les autres jours
Renseignements utiles :
Nom : Fayad
Prénom : Ashraf
Date et lieu de naissance : 1980 à Gaza
Nationalité : néant
Statut : réfugié palestinien en Arabie Saoudite
Lieu de détention : une prison au nom
imprononçable près de Djeddah
Abdellatif Laâbi La poésie est invincible Préface de Jacques Alessandra, éditions Le Castor Astral, collection « Poche/Poésie », 2022
*Abdellatif Laâbi dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°189 « La flamme de la petite bougie » Une salve d’avenir. L'espoir, anthologie poétique. nrf. Gallimard. 2004.
*Ashraf Fayad a été libéré en août 2022 https://www.dechargelarevue.com/spip.php?page=article_pdf...
23:17 | Lien permanent | Françoise
12.07.2023
Envoi n°580 : Judith Chavanne "Peut-être simplement cela"...
Peut-être simplement cela :
la gardienne de l’enfance de mes enfants
- une sorte de berger.
J’aurai déroulé pour leurs pas un pré,
pour leurs pas et leur connivence,
pour la métamorphose de l’herbe
en une nappe jonchée de pièces de dinette
et que les amis soient conviés, les invités.
Cela seulement – me tenant à distance –
avec le concours de quelques jaunes pensées,
d’une ombre nouvelle en forme de dentelle,
de la bénédiction blanche du cerisier :
celle simplement qui aura ouvert le pré.
p.19
*
Ici repousse aussi chaque année l’absence
à l’image de blancs iris,
fins, élégants, élancés,
un peu comme des oiseaux échassiers,
qui s’élevèrent un printemps unique,
leur corolle légère, presque de papier
comme suspendue dans l’air.
Les iris sont désormais enfouis,
happés comme Proserpine sous la terre.
L’absence fleurit seule dans l’air.
p.51
*
Apparition de l’oiseau à gorge rouge
sous le feuillage toujours généreux du cerisier.
Un soupçon de feu dans le vert ;
on croirait presque
simplement une feuille.
Mais qui frémit, qui bouge
sans aucun vent.
Au fond de soi aussi, qui vibre,
comme le double de l’oiseau dans sa verte nasse,
quelque chose de fervent.
p.60
*
Judith CHAVANNE De mémoire et de vent. Peintures de Caroline François-Rubino, éditions L’herbe qui tremble, 2023.
* Judith Chavanne dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°1 « Il se fait un grand calme de la pivoine à soi... » & envoi n°2 « Nous monterons aux montagnes d’espace... », extraits du recueil « Entre le silence et l’arbre » NRF. Gallimard. 1997 ; envoi n°74 « Pour ce que chacun en soi porte... » & envoi n°75 « Il y a ceux qui savent placer le silence... », extraits du recueil « Un seul bruissement » suivi de « Les aînés, ceux qui les suivent", éditions le bois d'Orion. 2009 ; envoi n°509 : « L’un étudie, l’autre tente... » & 510 :« D’un lieu » & « Je me suis assise... », extraits du recueil « L’empreinte d’un instant », éditions Potentille, 2021 ; envoi n°579 : « Tous les dépouillements » et 580 : « Peut-être simplement cela... », « Ici repousse aussi chaque année l’absence... » & « Apparition de l’oiseau à gorge rouge », extraits du recueil « De mémoire et de vent », éditions L’Herbe qui tremble, 2023.
10:59 | Lien permanent | Françoise
05.07.2023
Envoi n°579. Judith Chavanne "Tous les dépouillements. Deuils, feuilles."..."
Tous les dépouillements. Deuils, feuilles. Et le silence comme nouvel enveloppement.
Le défaut de continuité – notre solitude.
*
Rose. D’une si grande élégance, dont les pétales se colorent subtilement, du jaune au blanc à l’incarnat. Qui attire le regard – et la convoitise.
Cela aurait pu être un récit : la rose, le rapt.
Familière, que l’on savait là à l’ouverture du volet, qui pour ainsi dire nous saluait à chaque aube, chaque matin qui commençait.
Le regard s’y perdait, ou plutôt se fondait dans ses nuances : un peu de blanc, puis le jaune léger qui s’intensifiait jusqu’au liséré plus vif et rouge, presque, sur les contours de ses tissus.
Or, on ne sait à quoi tient, à quoi se ressource notre courage. A qui l’on confie notre besoin de la durée. Le plus éphémère peut nous convaincre de la continuité – à condition qu’il meure à son heure.
Un matin pourtant il n’y a rien ; on le sait sans l’avoir encore vu.
Quand le regard ne se pose plus sur rien, qu’est-ce qui nous est ôté ? Quand il n’y a qu’un vide au-dessus de la branche déchirée ?
On se souvient, on entend au loin dans le conte le rugissement meurtrier de la bête à qui manquait une fleur. On a soi-même le cœur en grand désordre où le temps s’est fracassé.
Parce qu’une main – trop tôt – nous déroba la beauté.
Judith CHAVANNE De mémoire et de vent. Peintures de Caroline François-Rubino, éditions L’herbe qui tremble, 2023.
* Judith Chavanne dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°1 « Il se fait un grand calme de la pivoine à soi... » & envoi n°2 « Nous monterons aux montagnes d’espace... », extraits du recueil « Entre le silence et l’arbre » NRF. Gallimard. 1997 ; envoi n°74 « Pour ce que chacun en soi porte... » & envoi n°75 « Il y a ceux qui savent placer le silence... », extraits du recueil « Un seul bruissement » suivi de « Les aînés, ceux qui les suivent », éditions le bois d'Orion. 2009 ; envoi n°509 : « L’un étudie, l’autre tente... » & 510< « D’un lieu » & « Je me suis assise... », extraits du recueil « L’empreinte d’un instant », éditions Potentille, 2021.
10:52 | Lien permanent | Françoise
