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08.11.2023

Envoi n°593. André DUPRAT "La Partance revenue"

 

Il y a partir et partir

Mais ceux qui partent pour survivre

Donnent du courage au mot partir

 

Ainsi mon frère le réfugié

Socle de sable entre deux balles

Ainsi ma sœur la réfugiée

Salve d’azur entre deux bombes

 

Il y a partir et partir

Mais, si erre l’être en souffrance

Sa cause au fond est entendue

 

v  

 

Mes pas m’ont quitté au tournant

de l’été 70

Après moins de vingt-trois ans de service

-         décompte fait des mois d’apprentissage --

 

Une fois mes derniers pas perdus/partis

J’ai dû m’astreindre à prendre un virage

Dont la particularité sans doute

non euclidienne

Autorise à tourner en rond

si l’on n’y prend garde

 

 

Refusant ce fait j’ai démarché l’insistance

-         Petite sœur peu connue de la volonté --

Dont la fraîcheur s’efforce

de prendre le pas

Sur la route minée

des mis sous appellation

 

v  

 

Partir

Dans les cendres accélérées

Du soupir ultime

Que la main d’amour dispersera

Dans la nuit d’étang

 

Et passer de rus en ruisseaux

De rivières en fleuve d’océan

Et revenir dans une nano particule

Composante d’une goutte de pluie

d’orage

Ainsi ira l’éternité d’un terre-à-terre

 

André DUPRAT La Partance revenue  in La nuit d’étang, éditions Henry 2018, collection La main aux poètes.

 

*André DUPRAT dans « Vous prendrez bien un poème ? » : feuille volante du 16/06/2022 : « Un lieudit de ce monde », Editions Océanes 2002 ; envoi n°536 : extrait de « L’étang unique », éditions Apeiron 2012 ; envoi n°537 : extraits de « La Partance revenue » in « La nuit d’étang », éditions Henry 2018.

 

 

22:44 | Lien permanent | Françoise

01.11.2023

Envoi n°592. Kimberly BLAESER "De l'ascension des pétroglyphes"

DE L’ASCENSION DES PéTROGLYPHES*

*Dans la tradition anishinaabe (comme pour d’autres cultures Indiennes d’Amérique), la quête de vision constituait un point d’orgue dans une vie humaine. Après un jeûne de 4 à 5 jours (ou dans un rêve nocturne), le « rêveur » recevait une vision, vision qui était gravée ou sculptée dans la pierre : rochers, falaises. Il s’agissait souvent de personnages ou d’entités spirituelles. Les sites choisis pour graver les visions, ces pétroglyphes donc, sont des lieux qui marquent un paysage où la connivence nature-esprit humain est remarquable. De ce fait, il prend une dimension sacrée. De nos jours les quêtes de vision sont encore pratiquées, mais les modalités ont été adaptées aux nouveaux modes et lieux de vie. Dans l’état du Michigan il existe un parc (Sanilac Petroglyphs Historic State Park) connu sous le nom d’ezhibiigadek asin, soit « écrit sur la pierre » en anishinaabemowin. Il s’agit de la collection la plus importante de pétroglyphes gravés et sculptés à l’époque précolombienne. Ils enseignent et représentent les divers aspects de la spiritualité des Indiens d’Amérique originaires de cette région. Les quêtes de vision quant à elles permettaient aux « rêveurs » de se trouver une identité, une mission, une place dans la communauté. Pour contourner l’interdit d’en parler, il y avait cet acte de graver et de sculpter les pierres qui donnait alors une dimension de promesse, de vœu à respecter solennellement.

I

(...)

II

Non, restons suspendues ici, lambinons

à la recherche d’un moment ambré pendant que les notes scintillent

doucement capturées dans les chants de la flûte incrustée de turquoises –

la partition d’un passé que nous annotons ensemble.

Toujours pas de mots murmurés au-delà de ces images des ancêtres

restées intactes, peintes sur le rocher : soleil, oiseau, chasseur.

Traits spirituels qui nous soudentcuivrent à un infini.

Endurance. Tes jambes ballantes. Les miennes.

Avant le plancher de notre devenir.

Il se pourrait que même les poètes doivent apprendre le silence,

cette innocence, cet espace avant que de parler.

 

 Kimberly BLAESER (membre de la communauté Anishinaabe (Ojibwé), poète, universitaire) in Revue Décharge 199extraits de Résister en dansant, éditions des Lisières, traduction de Béatrice Machet, édition bilingue, 2020. 

https://www.dechargelarevue.com/Decharge-no-199.html 

https://www.editionsdeslisieres.com/les_livres.html

 

 

 

22:39 | Lien permanent | Françoise

25.10.2023

Envoi n°591. Kimberly BLAESER "De la dignité des gestes"

DE LA DIGNITé DES GESTES

             Pour Nathan Phillips*

I.

Souviens-toi des mains, sans gant et burinées par la vie.

Regarde-les verser dans des tasses de fer blanc du café

réchauffé sur le poêle, lever les barres croisées sur les poteaux

de clôture**, réparer des filets, bercer tes enfants.

 

II.

Rends hommage et prononce les noms des balayeurs et des

pelleteurs, conserveurs, cuisiniers de cafétéria, apprentis

docteurs et veilleurs mortuaires. Esme, Dale, Margaret,

David, Mike et Colleen.

 

III.

Accepte tous les cadeaux (tapis afghan crocheté ou l’argent

d’un prix) avec humilité. La gratitude s’étale aussi facilement

que du beurre ; l’indignité perdure.

 

IV.

Regarde les yeux d’une tortue. Admire la parade amoureuse

des cygnes. Étudie les battements d’ailes et les rythmes de la

queue. Remarque comment les mamans loutres se baissent

pour soulever les petits. Ecoute le vent d’automne, les arbres

fléchir sans casser. Annonce le déploiement de chaque année

sacrée comme le font les grenouilles du printemps. Apporte

des bougies dans les cathédrales, de la poésie dans les prisons.

 

V.

Ne deviens pas bête descendue dans l’arène. Souviens-toi des

mains indigènes qui tambourinaient, de l’homme qui se tenait

calmement debout.

 

 

Kimberly BLAESER in Revue Décharge 199, extraits de Résister en dansant, éditions des Lisières, traduction de Béatrice Machet, édition bilingue, 2020. 

https://www.dechargelarevue.com/Decharge-no-199.html 

https://www.editionsdeslisieres.com/les_livres.html

 

* Nathan Phillips, activiste amérindien omaha connu notamment pour sa confrontation avec des lycéens pro-Trump en janvier 2019 près du Lincoln Mémorial à Washington, D.C.

** Bucks and rail fence : système de clôture en bois.

22:31 | Lien permanent | Françoise