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27.09.2023

Envoi n°587. Bernadette Engel-Roux

   à Denise 

 

Dieu sait d’où, les morts nous reviennent

et la mort ne nous sépare plus.

Mais bientôt, ils repartent,

encore Dieu sait où.

En vain je les rappelle.

 

Et de nouveau la Mort

est entre nous.

                               Jaroslav Seifert,

                                          Être poète

 

Voici le temps où

le sureau noir fleurit blanc

et ses corolles lavaient nos yeux

dit l’ange de l’aïeule

qui toujours me précède

m’accompagne ou me suit

sans laisser d’ombre sur le chemin

Est-ce sa lampe de paroles

cette douceur qui ouvre clairière

devant le gravier noir de mes pas

 

 

Mais quel corps habite donc

sa forme de maintenant

sa présence évidente

Non pas une ombre

comme la nôtre au sol

grise marquant la preuve

de notre chair et son sursis

mais Ombre ainsi qu’on dit

de celles, radieuses comme la sienne

qu’habite un corps immense

léger, ombre gardienne

dont la visite nous irradie

  

Bernadette ENGEL-ROUX  Une Visitationéditions L’Arrière-Pays, 2005

      • Bernadette Engel-Roux dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°87 & 88, extraits de « Aubes », éditions Le Bois d’Orion, 2011.

 

15:23 | Lien permanent | Françoise

20.09.2023

Envoi n°586. Claude Cailleau "Crépuscules" suite

Avant-propos...

     « J’aimerais qu’on ne lût pas cette note ou que parcourue, même on l’oubliât... », écrivait Stéphane Mallarmé, dans la préface à son Coup de dés. (ndlr. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard).

     Je préférerais, quant à moi, qu’on lût ce qui suit et que lu, on ne l’oubliât pas au moment d’entrer dans le Poème (qu’on me pardonne ces subjonctifs imparfaits, désuets mais si beaux dans leur singularité) : ce sera mon dernier texte en poésie et je voudrais donner un éclairage particulier à ces crépuscules de l’aube et du soir.

     Sans doute sera-t-il préférable que le lecteur ouvrant mon livre, dans un premier temps, se laisse emporter par la phrase qui court de page en page jusqu’à la quarante et unième. Une unique phrase.

(...)

     Qu’il s’arrête aussi pour se laisser guider jusqu’aux proses qui suivent, écrites en marge du poème alors que celui-ci était encore sur l’établi. Rédigées dans le temps du message, ces proses sont référencées dans le cours de la longue phrase pour en faciliter la lecture au bon moment. (...) (Elles) concrétisent mon projet d’un poème autobiographique – histoire d’une vie et d’une œuvre, ne mettant l’accent que sur  ce qui apparaît comme l’essentiel, hors la vie quotidienne.

(...)

Claude CAILLEAU

(Sablé, août 2014)

       

D’albâtre

 

la mousse immaculée d’un nuage

(1)

 

flottante                                    figée

 

            naufrage le souvenir

 

telle vaine 

 

la pierre  appelant l’autrefois (2)

                                  sur les chemins du temps

 

                        dans la béante profondeur

des mémoires ensevelies

 

et vers

                       (prolongeant la parole

                        du sage)

 

un futur reposé serein

 

au fond de l’oubliette

 

si

 

n’y prenant garde revenu de l’ailleurs

 

quand

 

dans le jour qui ouvre

                                     ses pages d’épouvante (3)

 

et offre

 

     dans l’incendie du ciel

     de la forêt chassé

     à l’enfant d’une guerre perdue

 

dans la prairie pieds nus

foulant

une aube qui triomphe sur des ruines

de nuit (4)

 

(un enfant du passé

 

                      sans remords ni regard

                      et qui ne sut pleurer

-         mais mourir oh mourir sans vieillir là

mourir sans épuiser les heures

mourir maître du temps –

 

l’enfant qui seul abandonné de lui-même

 

retrouve

             lucide

 

le souvenir

 

             brûlant

 

des nuits d’oiseaux criards) (5)

l’on relit

                                                         ces pages

                                            d’une époque

                                                                          de peurs et

                                                                          de souffrances

 

Écrits en marge du poème (fragments)

 (1)  ... allongés dans l’herbe haute du Pré Ballant, au retour de l’école (ils ont 11 ans, je crois ; dix, peut-être) Dans l’herbe qui sent bon le soleil et la liberté. Fixant les nuages qui floconnent très haut, ils jouent à se laisser tomber dans le ciel, jusqu’au vertige. Impression d’une chute qui ne cessera jamais. Comment arrêter cette plongée dans l’infini du ciel ? Il ne voit que le vide qui l’aspire. Va-t-il mourir là, emporté dans l’espace ? Il crie sa peur. Elle rit. Ce ne sont que des enfants. Il lèche sur le bras de la fille la sueur de l’été. Tu te rappelles, nous deux, couchés, à moitié nus, au soleil, sur la terre craquelée... C’est maintenant que je m’en étonne... 

 (2) Souvigné-sur-Sarthe. 2001 ou 2002. Le petit chemin creux descend vers la rivière. Un sentier, plutôt, entre les haies bavardes de l’été. Et là, soudain, ce caillou lissé par l’attente, brun vert dans la poussière. Il se baisse... Dans sa main, la pierre où gît le temps prisonnier, c’est un peu la mémoire de l’éternité. En elle, quelque chose bat, le pouls secret d’une démesure, à la faille du temps qui fuit. Au-delà, le mystère de l’inabordable...

 (3) 1942. Il a 6 ans. La nuit, dans la cour obscurcie par la guerre, des esprits aux pouvoirs maléfiques errent, il le sait, en quête de victimes. Il sort, tremblant de courage. Qu’y a-t-il derrière la nuit ? Qu’entend-on par-delà ce silence qui crie si fort à son oreille ? Il n’a que 6 ans. Petit, encore. Sera-t-il grand un jour ? Vieux, barbu de blanc, serein, ayant vaincu les démons des ténèbres... avant la grande nuit de la mort ? Un autre jour... Demain, dit-il. Que sait-il du futur, de l’homme qu’il deviendra, qui s’éveille sous la pluie ?

 (4) Dans la prairie, pieds nus, prisonnier de la guerre, l’enfant de personne. Tombé là par hasard. Que lui dira-t-il demain, quand elle viendra doucement appuyer sa joue sur son épaule, et qu’elle prendra sa main pour marcher dans les heures ? Ils s’aiment, c’est sûr, sans se le dire. Dans l’aube moite, s’effacent les ruines d’un rêve piétiné. Pourtant... Je serre ta main, chaude dans la mienne. Tu as rougi, je crois. Ou c’était le soleil. Il n’y a plus que nous. Le monde s’est vidé de tous ses habitants.

 (5) Caché sous la couette, dans la chambre sans feu – avec la nuit blafarde qui lèche la vitre – il écoute ... Non loin, dans les chênes du château, la chouette du château annonce aux enfants sans sommeil que quelqu’un va mourir alentour, avant l’aube. Quelqu’un qui l’ignore. Et si c’était lui, l’enfant, ce mort à venir ?  Le cri qui traverse les vitres lacère le silence et le poignarde au cœur dans la nuit complice. En ce temps-là, on mourait chez soi ou chez ses enfants, en leur laissant sa viande froide en héritage. Et toujours, dans les arbres du château, cet oiseau dont le cri aurait réveillé un mort.

 

Claude CAILLEAU Crépuscules, couverture de Louis Hubert. Le Semainier, éditions du Petit Pavé, 2023. BP 176 Brissac Quincé 49320 Saint-Jean des Mauvrets          

www.petitpave.fr

            Claude Cailleau dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°321 « L’enfance tremble... », extrait de « Mots du jour et de la nuit » ; envoi n°322 : « Il n’est pari que la nuit... », extrait de « Cocktail de vie » ; envoi n°406 « Les jours lointains qu’il m’en souvienne... » & envoi n°407 « Reverdy encore Debout dans ma mémoire... », extraits de « Anthologie poétique » ; envoi n°544 « Je ne suis pas d’ici, je ne suis pas d’ailleurs », & envoi n° 545 « Ce vieil homme un autre jour... », extraits de « JE TU IL » ; envoi n° 585 & 586, extraits de  « Crépuscules ».

 

  • « Quelle est la particularité du grand poème de Stéphane Mallarmé Un coup de dés jamais n'abolira le hasard ?

C'est alors qu'en 1897, deux avant sa mort, Mallarmé publie « Un coup de dés jamais n'abolira le hasard ». Poème hors norme qui s'étale sur onze doubles pages, joue de toutes les variations typographiques taille, majuscules, italique - et répand autour de la sentence principale un semis de propositions secondaires. »

https://www.google.com/search?q=un+coup+de+d%C3%A9s+jamai...

 

 

 

15:18 | Lien permanent | Françoise

13.09.2023

Envoi n°585. Claude CAILLEAU "Crépuscules"

 D’albâtre

 

la mousse immaculée d’un nuage

(1)

 

flottante                                    figée

 

            naufrage le souvenir

p.13

(1)  ... allongés dans l’herbe haute du Pré Ballant, au retour de l’école (ils ont 11 ans, je crois ; dix, peut-être) Dans l’herbe qui sent bon le soleil et la liberté. Fixant les nuages qui floconnent très haut, ils jouent à se laisser tomber dans le ciel, jusqu’au vertige. Impression d’une chute qui ne cessera jamais. Comment arrêter cette plongée dans l’infini du ciel ? Il ne voit que le vide qui l’aspire. Va-t-il mourir là, emporté dans l’espace ? Il crie sa peur. Elle rit. Ce ne sont que des enfants. Il lèche sur le bras de la fille la sueur de l’été. Tu te rappelles, nous deux, couchés, à moitié nus, au soleil, sur la terre craquelée... C’est maintenant que je m’en étonne... 

     p.47 Écrits en marge du poème (fragments)

  •  

 

telle vaine 

 

la pierre  appelant l’autrefois (2)

 

                                  sur les chemins du temps

                        dans la béante profondeur

des mémoires ensevelies

et vers

                       (prolongeant la parole

                        du sage)

p.14

(2)  Souvigné-sur-Sarthe. 2001 ou 2002. Le petit chemin creux descend vers la rivière. Un sentier, plutôt, entre les haies bavardes de l’été. Et là, soudain, ce caillou lissé par l’attente, brun vert dans la poussière. Il se baisse... Dans sa main, la pierre où gît le temps prisonnier, c’est un peu la mémoire de l’éternité. En elle, quelque chose bat, le pouls secret d’une démesure, à la faille du temps qui fuit. Au-delà, le mystère de l’inabordable...

     p.47 Écrits en marge du poème (fragments)

 

  •  

 

un futur reposé serein

 

au fond de l’oubliette

 

si

 

n’y prenant garde revenu de l’ailleurs

 

quand

 

dans le jour qui ouvre

                                     ses pages d’épouvante (3)

p.15

 

(3) 1942. Il a 6 ans. La nuit, dans la cour obscurcie par la guerre, des esprits aux pouvoirs maléfiques errent, il le sait, en quête de victimes. Il sort, tremblant de courage. Qu’y a-t-il derrière la nuit ? Qu’entend-on par-delà ce silence qui crie si fort à son oreille ? Il n’a que 6 ans. Petit, encore. Sera-t-il grand un jour ? Vieux, barbu de blanc, serein, ayant vaincu les démons des ténèbres... avant la grande nuit de la mort ? Un autre jour... Demain, dit-il. Que sait-il du futur, de l’homme qu’il deviendra, qui s’éveille sous la pluie ?

p.48

 

Ø  

Pour redire, plus simplement...

     La mousse immaculée d’un nuage naufrage le souvenir si l’on relit ces pages, attiré toujours par le fleuve, l’image des roseaux, les eaux douces à pleurer ; que si l’on écoute, gravée sur le manuscrit du temps, sur le passé, dans le grand vide du jour, poindre une panique inexplicable lorsque l’être se pense à-demi, économisant l’heure – oui, naufragé, le souvenir, avances-tu, Poète ; lors, de te demander qui se souviendra, parcourant une vie enchâssée dans un miroir sans tain – peut-être ayant laissé venir le vent dans la venelle – et si une dernière fois tu dois redire (pour personne) la vieille solitude qui tenaille – Poète, vieux rêveur – alors qu’une enfance s’agite dans les abîmes de l’Image.

p.43

 

Pour redire encore...

La mousse immaculée d’un nuage naufrage le souvenir si l’on relit ces pages, que si l’on écoute poindre une panique inexplicable lorsque l’être se pense – oui, naufragé, le souvenir, avances-tu, Poète ; lors de te demander qui se souviendra et si une dernière fois tu dois redire la vieille solitude alors qu’une enfance s’agite dans les abîmes de l’Image.

Redire enfin...

La mousse d’un nuage naufrage le souvenir si l’on relit ces pages, que si l’on écoute poindre une panique inexplicable ; lors de te demander si tu dois relire la vieille solitude alors qu’une enfance s’agite dans les abîmes de l’Image.

p.44

Cl. C.

  •  

Claude CAILLEAU Crépuscules, couverture de Louis Hubert. Le Semainier, éditions du Petit Pavé, 2023 BP 176 Brissac Quincé 49320 Saint-Jean des Mauvrets           

www.petitpave.fr

 

15:13 | Lien permanent | Françoise