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12.07.2017

Envoi n°309. Claude Ber : extrait de "L'Inachevé de soi".

(…)

Ce matin une écorce d’orange dans le panier. Que je recueille avec précaution. Offrande ou talisman. L’intensité du détail apaise. Par son saisissable. L’avenir y réchauffe ses engelures. Le lait déborde sur le gaz. Passe les prunes à l’eau fraîche et n’oublie pas de mettre la bassine sous le robinet. L’eau est précieuse qui servira à arroser les plants de tomates et d’aubergines, le basilic et les pousses de scarole. Prends l’arrosoir pour que demain ne s’éteigne pas dans le noir si noir d’au-delà de la nuit. L’immensité se cueille au jardin comme les fleurs de courges.

Derrière le clapier aux lapins, le museau des vigognes. Au fond du poulailler la danse des flamants cendrés sur les lacs de saumure et de soufre. Sur le lit de sable du torrent, le désert du Taklamakan où un liséré de glace recouvre la crête des dunes.

Et vagabonde

me menant au licou ma langue

attelée à écrire.

 

Il est dur de dire le simple, l’émotion ténue, la crainte que demain nous ne détruisions l’entier de la terre et pour la première fois peut-être l’angoisse de la mort de l’espèce plus grande que celle de sa propre mort.

Mais c’est aussi l’inclinaison abstraite des mains occupées. La transparence du verre sous l’eau bouillante. Le midi mesuré de toute chose à un lever de matin. L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête montgolfière qui le suit. Aux nuées. A l’impensable. Au tourbillon des planètes et au clinamen des atomes. Aux fractals et au ping-pong des neutrinos.

L’éveil l’espace d’une assiette qui goutte sur l’évier. Le satori en lavant la vaisselle.

 

La simplicité brûle aussi. Sans flamme. Comme le gel. Expérience brève, geste d’effleurer la nappe de coton, où machinalement la main enroule un fil autour de l’annulaire. Toucher à proportion du corps, la jouissance aux limites du bras tendu, grâce lui soit donnée. D’un lissé sur le front.

Au nid des paumes le douillet du naître.

Avant qu’exister n’existe.

(…)

          Claude Ber « L’inachevé de soi » in « Il y a des choses que non ».

          Editions Bruno  Doucey. 2017.

12:03 | Lien permanent | Françoise

05.07.2017

Envoi n°308. Claude Ber "du col de la Cayolle aux gorges du Loup..."

Au commandant de compagnie FFI

     René Issaurat

et au poète René Char

 

du col de la Cayolle aux gorges du Loup

dans ces vallées dont les torrents finissent

en bouches dans la mer

poème se fait d’échos

et de paroles perdues

comme on dresse la table avec la place du

mort

sur la nappe de la page se pose l’image

telle la coupe de fruits toujours pleine que

les paysans disposent en vue sur le buffet

dans l’humilité de cette abondance du peu

le poème

qui se soustrait de sa corolle de fruits

dont je fais simplement offrande aux

disparus

 

le nu à même les mots

faisant histoire du poème et poème de

l’histoire

car

dure la terre sous la neige et poreuses les

frontières du temps où je vais transhumant

derrière chèvres et brebis qui montaient

à l’adret des alpages dans l’aboiement

des chiens et le frémissement des pattes

nerveuses, piquant dans l’herbe des cimes

des nappes de mousserons bouclés

ainsi je voyais à vue d’enfance mes lèvres à

hauteur des babouines du bouc

et allait le père de son pas de chasseur

alpin à l‘avant des troupeaux

(…)

Claude Ber « Le livre, la table, la lampe ». Editions Le Grand Incendie. Collection « Les petites Anthracites ». 2010

21:56 | Lien permanent | Françoise

28.06.2017

Envoi n°307. Paul de Roux "Au jour le jour".

1976

Au vent

ils retournent,  les saules, leur feuillage d’argent

     liquide

sur le ciel et les voyageurs

tissant dans l’ombre salutaire

une retraite toujours plus sombre

jusqu’à ce point imperceptible

où leur être, ravi

sommeille.

     28/8

1977

La vie et la mort se touchent

comme ces deux pièces sur les genoux de la

     couseuse

dont le doigt est protégé d’un dé

et qui pique régulièrement son aiguille

dans l’une et l’autre pièce de drap

et c’est ce rapprochement que nous endurons

cette continuité de la mort contre la vie

tout au long de cette frontière qui est en nous.

     3/1

     Le « bleu de lune », voilà encore une nuance de bleu du ciel : celle de ce matin, où la lune est sur les bois comme une grande figure naïve et bonne.

     02/9

1978

Ciel que ni le soleil ni la brume n’animent

ciel de grise brume sur nos lents travaux.

Le sang et l’esprit crient contre ces lenteurs

terribles qui contiennent comme des poches

     obscures

les secrets de nos vies que nous ne voyons pas.

Plus tard on s’étonne que si lents, ces jours

aient si vite passé et que l’on n’ait rien vu

de tout ce qui était là et qui s’en est allé.

     23/11

Paul de Roux « Au jour le jour » Carnets 1974-1979.Editions Le temps qu’il fait.1986.

  

Paul de Roux dans «Vous prendrez bien un poème ?» : envois n°98 &99 «Les Tuiles» &

«Matin», de la revue «Port-des-Singes» n°5 ; envois n°305 & 307 : extraits de «Au jour le jour».

21:59 | Lien permanent | Françoise