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05.04.2017

Envoi n°295. Gérard Bocholier "Cinéma"

CINÉMA

     On emporte sa lampe pour le retour, car les ampoules jaunâtres des rues seront éteintes. Le cinéma Peuf fait halte tous les jeudis dans la salle du café. Quelques rangs de chaises devant le comptoir. Le grand écran est tendu sur les fenêtres qui surplombent la rue. A l’entracte, après documentaire, actualités de la semaine et réclames, on peut acheter à la caisse, un paquet de caramels ou de bonbons acidulés.

     J’ai fini par obtenir la faveur d’assister aux séances. J’aime le bruit des deux grandes roues qui déroulent le film, dévident les destinées. Vers minuit, après avoir vu La Table aux crevés ou L’Auberge rouge, au moment de m’enfoncer dans les ténèbres sans étoiles, j’ai bien peur. Mais quelques autres lampes accompagnent les nôtres, avant de s’éteindre, une à une dispersées.

     Du brouillard flotte, un portail, un balcon nous menacent. Un grincement de gonds tout à coup nous fait sursauter.

 

Gérard Bocholier  Le Village emporté Editions L’Arrière-Pays. 2013.

22:31 | Lien permanent | Françoise

29.03.2017

Envoi n°294. Warsan Shire "Home".

Home

(Extrait)

 

Personne ne quitte sa maison à moins

Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin

Tu ne cours vers la frontière

Que lorsque toute la ville court également

Avec tes voisins qui courent plus vite que toi

Le garçon avec qui tu es allée à l’école

Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine

Porte une arme plus grande que son corps

Tu pars de chez toi

Quand ta maison ne te permet plus de rester.

Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas

Du feu sous tes pieds

Du sang chaud dans ton ventre

C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire

Jusqu’à ce que la lame ne soit

Sur ton cou

Et même alors tu portes encore l’hymne national

Dans ta voix

Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport

En sanglotant à chaque bouchée de papier

Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière

Il faut que tu comprennes

Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau

A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre ferme

Personne ne se brûle le bout des doigts

Sous des trains

Entre des wagons

Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion

En se nourrissant de papier journal à moins que les kilomètres

Parcourus

Soient plus qu’un voyage

Personne ne rampe sous un grillage

Personne  ne veut être battu

Pris en pitié

 Personne ne choisit les camps de réfugiés

Ou la prison

(…)

A moins que ta maison ne dise

A tes jambes de courir plus vite

De laisser tes habits derrière toi

De ramper à travers le désert

De traverser les océans

Noyé

Sauvé

Avoir faim

Mendier

Oublier sa fierté

Ta survie est plus importante

(…)

Warsan Shire* in revolutionpermanente.fr, traduit de l’anglais par Paul Tanguy,  in “120 nuances d’Afrique (6 Ethiopiques) Anthologie établie par Bruno Doucey, Nimrod et Christian  Poslaniec ». Editions Bruno Doucey. 2017.

* « Warsan Shire est née au Kenya en 1988, de parents somaliens qui ont émigré vers le Royaume-Uni, où elle a grandi (…) »

 

16:07 | Lien permanent | Françoise

22.03.2017

Envoi n°293. Alain Mabanckou "honte..."

honte…

 

honte à toi qui me cantonnes

à ce lopin de terre

et me donnes le tam-tam à battre

 

prends donc ta Négritude creuse

porte-la comme viatique

surtout n’oublie pas ta sagaie

encore moins ta natte

on t’attend ainsi

vêtu de peau de léopard

 

je n’ai pour attaches

que la somme des intersections

les échos de Babel

 

Alain Mabanckou* « Tant que les arbres s’enracineront dans la terre » Mémoire d’encrier, 2003, in «120 nuances d’Afrique. Anthologie établie par Bruno Doucey, Nimrod, Christian Poslaniec ». Editions Bruno Doucey. 2017.

 *Alain Mabanckou « Le monde est mon langage ». Editions Grasset. 2016.

 

 

18:15 | Lien permanent | Françoise