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08.07.2015

Envoi n°209. Anne Perrier "Mon frère entre la sauge et l'ombre..."

Mon frère entre la sauge et l’ombre

Repose

Que le jour sur le jour

Croise ses liserons

Tu vois

La mort sent l’herbe la rosée

Ton cœur s’est rempli de grillons

Repose

Mon frère entre la menthe et l’ombre

Pour toi

Le temps sèche dans un herbier

 

Moi au bord de la terre

Je guette encore

Le prochain départ des oiseaux

 

 

Anne Perrier Lettres perdues, Payot/Lausanne, 1971-  in PoeSie 1, N°32, La nouvelle poésie française de Suisse, juillet-août 1973.

 

 

19:24 | Lien permanent | Françoise

01.07.2015

Envoi n°208. René-Louis Des Forêts "Petit voleur de poires..."

     Petit voleur de poires, pour se déchagriner d’un traitement sans honneur, jouant avec le chien dans la resserre et lui parlant tout bas à l’oreille retournée comme un gant.

(…)

     Le vent sur la plus haute ligne des marées où roulent comme des dragées les galets gris tigrés de mauve, le vent souverain, sa froide saveur, son souffle fougueux qui vivifie jusqu’à l’os du crâne et des genoux l’enfant à l’écart séduit par les charmes de la mer.

     Grimpant à l’arbre pavoisé de fruits, enfourchant les branches jusqu’au nid, fanfaronnant pour tomber comme une pomme véreuse aux pieds de la fille de ferme qui rit aux éclats.

     Sur la plus haute marche du perron, jeune chat pelotonné dans l’étreinte des genoux maternels embaumés de chypre. Elle toujours si rieuse et active, chercheuse de morilles aux bordures des chemins, chasseuse de vipères dans les bois interdits aux enfants, qui sait par des chansons égayer le chagrin et d’une tendre caresse désarmer les bouderies, dure à elle-même sans ostentation, aimant les tâches domestiques, les fourrures et les fêtes, elle si grande ouverte à la vie, mais ferme et clairvoyante, mais sensible comme un oiseau : certains soirs l’enfant bordé au lit la voit si belle qu’il ne peut plus fermer les yeux.

     Loin des autres qui jouent dans la nuit, mêlant leurs rires à la fièvre de l’après-dîner, accroupi dans la chaleur secrète des bois, à écouter le discours d’un oiseau au plumage d’argent, son vif message chiffré, son appel étrange vers les fonds sans écho.

(…)

     Toutes ces grandes personnes parlent sans répit et si fort qu’il se retire loin d leurs voix dans sa fable intérieure.

     Que le lit se referme délicatement sur le corps fourbu avec la main familière le long des joues qui invite au sommeil, et c’est encore le bien pur de l’enfance – c’est son ciel paisible à peine troublé par la violence des larmes que transforme en sourire cette main protectrice dont la tache rose se garde comme un trésor au fond des paupières.  

 

Louis-René Des Forêts Ostinato in Anthologie de la poésie française du XXe siècle. Tome II. nrf Poésie / Gallimard. 2011

19:26 | Lien permanent | Françoise

24.06.2015

Envoi n°207. Louis-René Des Forêts "Petit enfant en chemise..."

     Petit enfant en chemise, pleurnichant sur une chaise de fer, avalant, reniflant, avec sa bouche toute blanche de bouillie, taquiné par le frère aîné qui mord à belles dents au plus épais d’une tartine.

     La pelisse paternelle, son pelage bourru contre le nez retroussé, son parfum fauve et délicat, sa teinte rouille plus rutilante que la robe en peluche râpée du compagnon de jeu et de lit.

     Soumis au gouvernement humiliant des servantes courbées à l’ouvrage autour du baquet à lessive qu’elles ont sorti sur le pré, dévêtu sans ménagement, soulevé de terre, étalé tout bouillant dans sa colère, le crâne casqué d’eau savonneuse qui lui pique les prunelles de son aigre venin, poings aux joues, pieds au ciel où flambe dans la vapeur le soleil comme une rose.

     La terreur qui remonte de son ombre profilée sur la tenture le chasse tout vêtu vers le lit-cage qu’il escalade d’un bond pour s’y raidir après trois signes de croix, les yeux grands ouverts comme un mort dans ses draps.

     Oreilles rouges, culotte de velours baillant sur la pâleur des genoux, on le conduit par la main jusqu’au salon où les dames pomponnées s’étranglent de rire et de thé tandis que leurs doux doigts chatouilleurs le font niaisement se tortiller.

     Guindée dans son corsage et ses jupes, la vieille demoiselle aux cheveux de froment, au visage aride comme un livre, l’œil sermonneur sous un pince-nez violet. Vocabulaire en main, lentement on se met en route. Deux pas en avant, un pas en arrière. Très laborieusement on se fraie un chemin dans les broussailles du premier savoir pour déboucher au prix de bien des pleurs sur un jardin dessiné avec un art si parfait que quiconque y accède est tenu d’en respecter l’ordonnance séculaire.

 

            Louis-René Des Forêts Ostinato in Anthologie de la poésie française du XXe siècle. Tome II. nrf Poésie / Gallimard. 2011

20:50 | Lien permanent | Françoise