http://www.xiti.com/ ID de suivi

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06.05.2015

Envoi n°200. Jean-Marie Alfroy "Visions amères"

(...)

Rame si tu peux, car le vent a cessé de gonfler tes voiles. Sinon abandonne-toi aux caprices du monde. Et si tu échoues sur cette île rocheuse où des tombeaux semblent t’attendre, ne crains rien : tu n'y entreras, corps emmailloté d'oubli, que lorsque tu auras dit adieu à toi-même et que le sommeil t'aura enveloppé d'un suaire d'innocence.

 

(…)

Les murs de l'hôpital n'ont pas de printemps à offrir et si tu veux pérégriner comme jadis, ce n'est pas là que tu cueilleras ton bâton de saint Jacques. Tes discours lassent les blouses, exaspèrent les baveux, les lubriques, les compulsifs. Pars loin, le long des rivières, sous les applaudissements silencieux des berges, guidé par ta seule déraison. Va, va, mon violoneux des noces impossibles, mon joueur de pipeau à envoûter les grands-mères. Tu n'as pas de but, car ton voyage remonte le temps comme les vieux remontaient les pendules. Va sous les nuages qui se plaisent à dessiner parfois l’œil d'un dieu qui n'existe pas.

 

(…)

La mort dans le grand parc, ce n'est rien qu'un soir un peu plus sombre que les autres soirs, un arbre un peu plus bleu qui étale ses branches au-dessus des sacrificateurs. On entend les voix des choristes monter du fond des halliers : j'aime ce moment où tout se relie, l'amer et le caressant, le brutal et le berceur. Pourquoi faut-il vivre si longtemps pour s'apercevoir que la source coulait depuis toujours au fond de nos poitrines ?

 

(…)

Jean-Marie Alfroy Visions amères. Revue Franche Lippée n°405. Février et Mars 2015. Éditions Associatives Clapàs. 10 bd Sadi Carnot 12100 Millau

 

Jean-Marie Alfroy est revenu à la poésie après s'être intéressé au roman (deux ouvrages parus chez Gallimard), à l'essai (thèse sur André Pieyre de Mandiargues), au journal intime.

Actuellement, il est rédacteur en chef de la revue «Les cahiers de la rue Ventura», créée par Claude Cailleau en 2008.

Présence en revues : Comme en poésie, Friches, Inédit Nouveau, Le Coin de table, Les Cahiers de la rue Ventura, Les hésitations d'une mouche, Les Tas de mots, Libelle, Microbe, Traction-Brabant.

18:03 | Lien permanent | Françoise

29.04.2015

Envoi n°199. Jean-Marie Alfroy "Le vent est venu..."

            Le vent est venu s'étendre à mes côtés, sur le lit de plein jour. Il me lave de toute la bêtise collée à ma peau depuis des semaines. Je l'attendais, ce vent robuste et sage, compagnon d'un soleil sans compromission. Il est ma musique, mon paysage. J'entends l'écho des montagnes là-bas, la plainte des forêts où j'ai couru autrefois, la volonté de ce village ramassé sur lui-même comme un coup de poing donné dans le gras de la colline, le murmure de l'abandon le long des murs de galets. J'aime le vent venu de loin, des plateaux d'Espagne ou du vaste pays des mers. Il me rendra la force pour continuer ma route sur ce chemin que je ne sais plus vraiment reconnaître parmi les buissons, les éboulis, les jachères et les baraquements désertés. Il me redonne le goût de te prendre par la main, de te prouver que l'amour c'est marcher à deux vers ce point où nous ne serons plus qu'un dans l'horizon infini.

          Jean-Marie Alfroy Paysages et Portraits. Collection Franche Lippée n°376. Octobre et Novembre 2012. Éditions Associatives Clapàs. 10 bd Sadi Carnot 12100 Millau

17:59 | Lien permanent | Françoise

22.04.2015

Envoi n°198. Emile Vitta "Pierrette au Mont-de-Piété"

Pierrette au Mont-de-Piété

 

Pierrette un matin s’éveillant en dèche

Et craignant de voir, tableau redouté,

Le portier grincheux, le fruitier revêche,

Courut toute nue au Mont-de-Piété.

 

« Que venez-vous donc engager, fillette ? »

Lui dit l’employé, vilain comme un pou.

Elle répondit, pimpante et coquette :

« C’est mon cœur, monsieur, que je porte au clou. »

 

L’objet fut posé sur une balance.

(Que de pleurs, Pierrot, ton cœur eût versés !)

Ce fut un instant de mortel silence.

Lorsqu’il eût été dûment soupesé,

 

L’employé grogna : « Sale mécanique.

« Où donc est le haut, où donc est le bas ? »

Puis, le rejetant, il dit, laconique :

« Objet sans valeur. On n’engage pas. »

 

Reprends ton chemin, va-t’en, ma pauvrette,

Vers la soupe absente et le logis froid.

Du moins pour toujours souviens-toi Pierrette,

Qu’au siècle présent l’or seul vaut son poids,

 

Qu’amour et génie, un cœur que l’on aime,

La foi, la gaîté, zéro tout cela.

Au Mont-de-Piété, comme ailleurs de même,

On ne prête rien sur ces objets-là.

 

     Emile Vitta Deux poèmes suivis d’un seul envoi.* Minuscule aux éditions la Porte. 2015.

Les deux poèmes d’Emile Vitta ont été édités par Albert Messein en 1925 et 1926.

22:43 | Lien permanent | Françoise