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03.02.2016

Envoi n°239. Fête du Printemps : Jia Dao & Li Po.

VISITE A UN ERMITE SANS LE TROUVER

Sous le sapin, j’interroge le disciple.

-- Le maître est parti chercher des simples.

Par là, au fond de cette montagne,

Nuages épais : on ne sait plus où…

                    Jia Dao

 

A UN AMI QUI M’INTEROGE

 

Pourquoi vivre au cœur

      de ces vertes montagnes ?

 

Je souris, sans répondre ;

     l’esprit tout serein.

 

Tombent les fleurs, coule l’eau,

     mystérieuse voie…

 

L’autre monde est là,

     non celui des humains.

                    Li Po

  

TEMPLE DU SOMMET

 

Temple du sommet, la nuit ;

Lever la main et caresser les étoiles.

Mais chut ! baissons la voix :

Ne réveillons pas les habitants du ciel.

                    L i Po

 

François Cheng POESIE CHINOISE Calligraphies de Fabienne Verdier*. Editions Albin Michel. Collection « Les Carnets du Calligraphe ». 2000.

« Les vers si admirables des anciens poètes chinois, qu’ils soient taoïstes, bouddhistes ou confucianistes, résonnent en moi. Leur donner un nouvel écho à l’aide de mes pinceaux et de mes encres m’enchante. Pour le présent recueil, j’ai choisi d’interpréter en calligraphie certains concepts qui me paraissent traiter de l’essence même de la poésie chinoise (ils apparaissent en gras dans les textes). » Fabienne Verdier, postface.

21:45 | Lien permanent | Françoise

28.01.2016

Envoi n°238. Christian Bobin."Lire me prend mes mains..."

     Lire prend mes mains, mon visage, mon temps, ma réserve d’espérance et change tout ça en silence, en bonne farine lumineuse de silence. 

(p.46)

     Quand une joie monte du papier blanc jusqu’à ma main, j’ai la certitude que personne n’est perdu.

(p. 49)

     Les moineaux vont sur terre par bonds. Ils dessinent dans l’air de minuscules monts Fuji.

     Quand un sage japonais sent sa mort venir il écrit un poème – une manière d’allumer une bougie dans la pièce d’où son âme s’apprête à sortir.

(p. 50)

     Le corps est le seul tombeau. Le mort est une enveloppe dont on a enlevé la lettre.

(p.53)

     Le citron à la peau vérolée comme le visage de Danton rafle toute la lumière. Des milliards d’atomes tournoient sous l’écorce jaune frottée de vert. J’entre par l’esprit dans leur ronde.

     Je suis le plus petit disciple, mes maîtres sont partout.

(p.57)

     Quand je lis un poème, c’est la mort des horloges.

(p.67)

     Les vivants s’appellent les uns les autres par leur prénom dans la nuit profonde. C’est ce qu’ils font de mieux avec le langage.

(p.69)

     J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde.

(P. 70)

     Chaque seconde perdue à regarder sans intention par la fenêtre retarde la fin du monde.

(p.74)

Christian Bobin NOIRECLAIRE nrf Gallimard. 2015

21:49 | Lien permanent | Françoise

20.01.2016

Envoi n°237. Christian Bobin "Le manque est la lumière..."

     Le manque est la lumière donnée à tous.

                (p.13)

 

     Comme mes frères les moineaux je travaille 

paisiblement à l’effondrement des banques et 

des maisons de retraite.

               (p.16)

 

     Des moineaux picorent les mots qui tombent sur le 

sol. Le balancement syncopé de leurs becs, semblable à 

celui des rabbins face au Mur des lamentations.

 

     La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie 

de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant 

la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles ?

               (p.24)

 

      A genoux dans l’herbe haute et cueillant les coucous,  

je sens la main chaude de la pluie effacer toutes mes dettes 

à la banque.

                (p.28)

 

     J’ai le même groupe sanguin que les abeilles, les renards 

et la lune.

               (p.33)

 

     La route qui mène à cette maison dans la forêt est un 

tapis usé – on en voit la trame. C’est la vieille campagne 

française avec la lumière jetée à pleins seaux du printemps  

sur toute sagesse – comme lorsque tu éclatais de rire 

devant une vérité trop crue.

               (p.38)

 

     J’ai été une tache de soleil dans un sous-bois, jamais 

si proche de tout connaître.

               (p.44)

 

             Christian Bobin NOIRECLAIRE nrf Gallimard. 2015

 

 

22:11 | Lien permanent | Françoise