13.01.2016
Envoi n°236. Jean Joubert "Effet de soleil entre les feuilles".
EFFET DE SOLEIL ENTRE LES FEUILLES
Le soleil devint vert, c’était midi : le champ de lait, l’ombre
féline.
De grandes filles se levèrent dans l’eau des arbres, dressant leurs
seins, la gloire de leurs tours,
disant : « Nous sommes de la sève de ces bois, nous traversons
l’offrande, le feu de ruse nous transperce »,
disant encore : « Venez à l’heure la plus dure de l’incendie,
des cimes pourpres, vers nos rivières esseulées.
S’y plonger, c’est mourir de jaillissante mort dans les taillis
de miel,
semer la main qui sèmera. »
Des nains jetaient des croix de paille dans les sources.
Des voix de cœur plaidaient merveille. Entre joie et péril un noir
sommeil nous prit.
Sur la rive, quel œil sauvage veillait ces belles qui nous baisaient
le visage ?
Jean Joubert Les Poèmes : 1955-1975. Grasset.1977 in Poètes de SUD. Editions Rijois.1978 (SUD est la revue fondée par Jean Malrieu en 1970 à Marseille)
Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n° 29 : « Une trêve en plein « été» ; envoi n°30 « Le Cheval » ; envoi n° 70: « La Colline» ; envoi n° 71: « Le Chemin » ;
Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n° 70: « La Colline»
LA COLLINE
De loin cette colline m'apparut comme un sein, et je rêvai
de l'alliance ancienne.
Dans la toison feuillue, odeur de femme, pli secret, et souffle
à mon visage.
Je marchais vite dans la sueur ; à mi-côte un brouillard me prit.
(On passe ainsi l'inquiétude des songes.)
Mais sur la cime : la lumière, et dans la pomme tombée le goût
des terres de l'enfance.
Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n° 71: « Le Chemin ».
LE CHEMIN
Chemin des pâtres, le plus sûr, parmi les ruches et les pins.
Et louange à ceux qui tracèrent, du plus lointain de l'histoire,
ces liens secrets au plaisir des collines.
Une geste, une parole y durent,
le visage y revêt sa robe de lumière.
Et c'est le temps d'Eros et du cyprès
qui monte nu par ces degrés de schiste.
Jean Joubert Les Poèmes : 1955-1975. Éditions Grasset in POETES DE SUD. Éditions Rijois. 1978.
23:52 | Lien permanent | Françoise
06.01.2016
Envoi n°235. Jean Joubert "Le Cerf"
LE CERF
Laissez venir le cerf, le haut seigneur des branches,
et dans l’hiver il portera parmi les blanches
veines le feu sévère de sa robe.
Tendez la main qu’il y flaire l’amour,
et, pénétrés de si vaste lumière,
penchez vers lui des lèvres sans haleine.
Que rien ne bouge, hors votre cœur.
Sans doute ailleurs s’élaborent des chasses ;
sur la lisière où passe la mort
le veneur rouge mène vacarme.
Oui, ce sont de telles mains cruelles qui règnent,
et les armes d’orgueil,
mais sur des songes de poussière.
Soyez patients comme le blé des tombes ;
que votre main levée sépare l’ombre.
Laissez venir le cerf, le haut seigneur des branches.
Jean Joubert Les Poèmes : 1955-1975. Grasset.1977 in Poètes de SUD. Editions Rijois.1978 (SUD est la revue fondée par Jean Malrieu en 1970 à Marseille)
Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n° 29 : « Une trêve en plein été»
Une trêve en plein été,
une ombre bleue sur la chaux.
Dans la fraîche des jardins
le figuier posant ses mains
sur la gorge des fontaines.
Une paix en plein été,
l'odeur mauve des lavandes,
une fille qui se baigne
dans l'eau rouge des cuisines,
et plus loin, sur les collines,
le soleil-lion mordant les roches blanches.
Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n°30 « Le Cheval ».
LE CHEVAL
Il a crié toute la nuit dans la clairière,
ce cheval, abandonné par qui ? Bohémiens,
sorciers, soldats, voleurs de pierres ?
Sur cette terre où rien ne naît de rien.
Ou bien venu de sauvages frontières,
par les forêts, puisqu'il n'est pas lié,
que l'on ne voit ni selle ni lanière
dans l'aube où se délace la rosée.
Il me regarde. Une paupière tremble,
veinée de bleu. Sous les cils féminins,
son œil grandit, s'étoile, et il me semble
que le jour baisse aux rives des sapins.
Cheval de nuit cherchant un cavalier,
je ne t'attendais plus. La terre
déjà s'enflait. Les amandiers
avaient fleuri puis défleuri dans la lumière.
Mais cet appel dans l'aube des clairières !
Et me voici contre ta robe, et nous irons,
laissant les jardins clos, vers le désert
où brûle au loin cet œil unique et rond.
* Jean Joubert est né à Chalette-sur-Loing (Loiret) en 1928. Après une enfance et une adolescence «nordiques»_ le Gâtinais, Paris, l'Angleterre, l'Allemagne _ il s'installe dans le Sud en 1953, à Montpellier d'abord (...) Les paysages et les hommes du Sud occupent une place importante dans ses livres, mais le passé nordique demeure, et l'opposition de ces deux réalités, souvent vécues comme antithétiques, confèrent à son œuvre une tension toute particulière. »
17:07 | Lien permanent | Françoise
30.12.2015
Envoi n°234. Wang Wei "Amour".
Amour
Les pois rouges* poussent au pays du Sud,
Le printemps venu, quelques branches
bourgeonnent.
Cueillez-en le plus possible !
Rien n’est meilleur pour l’amour.
* Petites graines d’un rouge vif, ayant la forme d’un cœur.
WANG WEI (699-759)
CENT QUATRAINS DES T’ANG. Traduits du chinois par LO TA-KANG. Préface de Stanislas Fumet. Avec dix reproductions de peinture ancienne du palais impérial de Pékin. Editions de La Baconnière. Neufchatel.1947.
16:00 | Lien permanent | Françoise
